À propos de la mort syrienne…

Dans une rue de Damas qui semble vidée de ses habitants, une femme marche au milieu des bâtiments en ruines et des gravats. Dans sa main gauche, elle tient celle de son fils qu’elle presse d’avancer plus vite ; l’enfant ne parvient pas à emboîter le pas de sa mère qui donne l’impression de le traîner. L’enfant se plaint en pleurnichant doucement, puis… on entend une détonation. L’enfant trébuche, tourne sur lui-même et se renverse, et comme sa mère continue à le tirer, son bras se tord et il finit par tomber à terre sur le dos. La mère voit la fontaine de sang jaillir de la tête de son fils et pousse un hurlement strident de douleur…

Un cri qui ressemble à celui d’un loup blessé. Son cri raisonne puis se heurte aux bâtiments détruits, éventrés des deux côtés de la rue. Elle se penche vers son fils pour tenter de le sauver malgré le sang qui recouvre son petit corps, mais le sniper d’Assad ne lui laisse pas les deux secondes, ces deux secondes qui lui permettraient de le soulever ! Une  seconde balle est tirée, et le corps de la mère recouvre celui de son enfant.

Dans un autre endroit de la Syrie, au nord-est de Damas, une vidéo nous montre comment une bande d’extrémistes islamistes armés, aux vêtements courts et noirs et aux barbes fournies et longues, arrête les voitures passant sur la route. On voit sur cette même vidéo comment ces types armés conduisent trois chauffeurs de camions syriens sur le bord de la route et les tuent avec des balles tirées, de sang-froid, à bout portant en pleine tête. Car ces chauffeurs n’ont pas su -apeurés qu’ils étaient- répondre correctement à la question : combien de fois faut-il se prosterner durant chacune des cinq prières imposées par la religion musulmane ?!

Voici donc deux illustrations simples de la mort en Syrie. Aujourd’hui, nous possédons des milliers d’images qui ont filtré et qui documente la mort de dizaines de milliers de Syriens, à l’intérieur des prisons et centres d’arrestation du régime d’Assad : des hommes, des femmes, des enfants, des musulmans, des chrétiens et des alaouites… Des morts de toutes les composantes du peuple syriens… tous décédés des suites de la torture ou morts de faim !

Des images qu’un humain digne de ce nom ne peut fixer sans détourner le regard, ou si par hasard il parvenait à continuer à les observer, il ne manquerait pas de se toucher instinctivement le cou et de palper le reste de son corps.

Dessin du caricaturiste syrien Ali Ferzat

Dessin du caricaturiste syrien Ali Ferzat

Les gens en Syrie meurent chaque jour par des moyens qu’il est très difficile d’énumérer ou de comptabiliser, car il ne reste pas un seul moyen de tuer qui n’ait pas été employé. Des armes les plus basiques, comme le couteau, le poignard, le sabre, jusqu’aux dernières inventions humaines en matière d’assassinat, telles que les canons, fusées, barils d’explosifs ou gaz toxiques… Et dernièrement l’arme qu’Assad utilise avec brio : tuer en affamant !

Des centaines de milliers d’enfants, de femmes et d’hommes syriens sont assiégés en ce moment même et, depuis de longs mois, privés de manger et de boire par simple vengeance, parce qu’à un moment ils ont osé réclamer la liberté !

Devant l’effroi que crée la vision de ces corps empilés et la colère que provoque les images des fosses communes, où s’alignent par centaines les cadavres d’enfants dans des couffins blancs, des questions légitimes et évidentes viennent à l’esprit de chaque être humain, qu’il soit Syrien ou non, Avant toute chose : Que signifie le mot « humanité » ? Que signifie le mot « civilisation » ? Quel sens donner aux concepts de « communauté internationale » ou de « justice humaine internationale » ?

Cent trente-six mille morts dont les noms ont été identifiés en moins de 3 ans ! Et combien encore que l’on n’a pas pu encore identifier, ensevelis sous les décombres, dans les prisons et centres d’arrestation. Malheureusement, ceux dont les photos ont pu filtrer dernièrement et qui sont morts sous la torture morts de faim, ne seront pas les derniers.

Des chiffres qui choquent l’observateur extérieur, mais l’être syrien qui observe la multiplicité des instruments de cette mort organisée, regarde autour de lui, effaré, et se tourne vers ceux qui sont censés être ses frères dans l’humanité !

L’être syrien est cerné de toutes parts par la muraille de la mort, cette muraille qu’ont érigée toutes les forces fanatiques représentées par les milices d’Assad, du Hezbollah et des factions d’al-Qaïda dont Assad a lui-même facilité l’entrée en Syrie. Cet être syrien-là commence à perdre la foi dans toutes les valeurs que l’humanité a véhiculée durant  sa longue histoire : les valeurs de liberté, de justice et de fraternité humaine.

Pour cet être syrien, tout comme pour l’observateur extérieur d’ailleurs, un tel silence devant tous les crimes commis à l’encontre des Syriens, est incompréhensible. Il est d’autant plus incompréhensible et injustifiable qu’il perdure sans la moindre action ne soit tentée pour stopper les crimes contre des civils. Cela va à l’encontre de tous les accords entre les nations et à l’encontre du droit international qui stipule clairement le devoir de la communauté internationale de protéger les civils durant les conflits armés.

Beaucoup de personnes à travers le monde critiquent la position adoptée par les nations du monde vis-à-vis de ce qui se passe en Syrie, surtout celle des grandes puissances. Ils se demandent si beaucoup de ces nations, et particulièrement les pays occidentaux, Etats-Unis en tête, ne sont pas finalement satisfaits de ce qui se passe là-bas ! Certains vont même jusqu’à accuser ces derniers de participer à ces crimes malgré leurs propos réfutant et niant toute implication. Et comme l’a dit un grand journaliste : « Chacun a le droit de se demander qui a le plus tué de Syriens ? Est-ce Vladimir Poutine ou Barack Obama ? »

Personne n’est assez naïf pour croire que l’éthique soit un moteur guidant la politique des Etats et leurs intérêts. On ne s’étonne pas non plus lorsque intérêts égoïstes et étroits contrôlent les agissements de personnalités telles que Poutine ou Obama, au point de les pousser à devenir les complices de criminels. Par contre, on s’étonne certainement plus si le silence émane de ceux que l’on peut nommer « la conscience du monde ». Cette catégorie de personnes qui se sont opposés aux crimes des Etats –même lorsque il s’agissait de leurs propres Etats- et ce depuis la guerre du Vietnam jusqu’à aujourd’hui. Cette catégorie est composée de penseurs, d’écrivains, philosophes, poètes, lauréats de prix Nobel et autres… Ceux que l’on qualifie de porteurs de la « conscience du monde » se sont souvent élevés pour faire face à des crises humanitaires semblables à la celle de la Syrie. Ils se contactent mutuellement, se réunissent, publient des pétitions et des condamnations des crimes commis sur le terrain, les considérant comme une barbarie dont devrait avoir honte toute l’humanité.

Il est probable que leurs actions ne feraient pas une grande différence sur le terrain, mais ils constituent une force de pression morale importante, qui redonne de l’espoir et nous rassure sur l’humanité !

La protection des civils syriens est une question humaine importante, la protection d’enfants, de femmes et de personnes âgées est une affaire qui mérite l’intérêt de tous et a justement besoin des efforts de ces hommes et femmes courageux, elle a besoin de cette « conscience du monde », elle a besoin d’une action forte… elle a besoin d’eux !

Certes, beaucoup d’entre eux ne partagent pas les mêmes opinions politiques et s’accrochent sur l’identité du diable en Syrie. Cependant, ils ne doivent pas douter un instant de la nécessité de protéger les civils syriens quelle que soit l’origine du danger qui les menace.

D’ici, depuis Rome, alors que j’ai l’honneur de m’adresser à votre petit groupe d’intellectuels italiens, je lance un appel à tous les grands intellectuels d’Italie, pour qu’ils prennent l’initiative courageuse et ferme d’agir pour créer ce mouvement de « conscience mondiale » afin de protéger les civils syriens.

Moustafa Khalifé

Texte du discours prononcé à Rome, le 28 fév. 2014 lors de la remise du Prix de la presse libre. Traduit de l’arabe par Racha Abazied.

Moustafa Khalifé

Moustafa Khalifé

Moustafa Khalifé
Né en 1948 dans la région d’Alep, il a commencé des études de droit à l’université de Damas en 1973. Poursuivi par les services de renseignement à partir de 1977, et obligé de vivre en clandestinité, il n’obtiendra son diplôme qu’en 1997. Il est arrêté une première fois en 1979 et libéré en 1980. A partir de janvier 1981, il passera treize ans en prison jusqu’en octobre 1994. En 2005, il est obligé de quitter la Syrie. Il raconte sa détention dans un livre devenu une référence surles prisons syriennes : La Coquille (Actes Sud, 2007).
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