Al-Kawakibi, un réformateur avant l’heure

du despotismeÀ l’occasion de la parution d’un ouvrage de référence, Du despotisme d’‘Abd Al-Rahmân Al-Kawākibi, jusqu’alors inédit en langue française, nous nous devions de présenter l’œuvre et la figure de ce grand réformateur de l’Islam, penseur et fin connaisseur des Lumières qui inspira aussi bien les mouvements nationalistes arabes que les courants socialistes à la fin du XIXe siècle.

On oublie parfois de le rappeler mais la civilisation occidentale, notamment française, eut une grande influence sur les réformistes arabes du XIXe siècle. De grandes questions et notions telles que « démocratie », « liberté », « égalité » ont été débattues dans les textes à cette époque, reflétant les idées des figures des Lumières. L’œuvre d’Al-Kawākibi, plus que d’autres encore, témoigne de cette influence et allait même jusqu’à dessiner les prémices d’une pensée laïque (prônant la séparation entre pouvoir et religion). Pour ce penseur de la Nahda (« mouvement de la renaissance arabe moderne »), Islam et réformes se combinaient parfaitement bien ensemble dans une société juste, égalitaire dont l’identité se définissait d’abord par l’appartenance à la grande « nation arabe », et non pas aux communautés religieuses.

Al-Kawākibi est surtout connu pour deux livres qu’il publia au Caire, où il trouva refuge après un long exil pour tenter d’échapper à la tyrannie du sultan ottoman Abdülhamid II. Dans son premier ouvrage, écrit sous la forme d’une fiction, intitulé Umm al-Qûra (La mère des cités, titre désignant la Mecque), l’auteur imagine une conférence rassemblant des savants musulmans venus des quatre coins du monde pour essayer d’analyser la crise de leur religion et de comprendre les raisons de la sclérose du monde islamique. Al-Kawākibi propose notamment que le pouvoir des Ottomans passe entre les mains des descendants du prophète et que la capitale de l’empire soit transférée à la Mecque. Pour lui, « la péninsule arabique et ses habitants doivent s’occuper de la vie religieuse (…). Attendre cela d’un autre peuple est une pure plaisanterie. » Le deuxième ouvrage s’intitule Tabâ’i al-Istibdâd (littéralement : Caractéristiques du despotisme) et paraît d’abord sous forme d’articles en 1900. Dans cet ouvrage, Al Kawākibi s’attaque à l’une des principales causes de la « décadence », dénoncée dans son premier livre et qui n’est autre que le « despotisme ».

Cet essai est publié pour la première fois aujourd’hui en français dans une belle traduction de Hala Kodmani. La préface et la postface du livre sont signées par Salam Al-Kawākibi, chercheur et petit-fils de l’écrivain dont il présente le parcours et l’importance. Le premier chapitre s’ouvre sur une définition du despotisme, l’auteur décortique ensuite les mécanismes et les effets de ce « despotisme » dans différents domaine de la vie, auxquels il consacre les chapitres suivants : la religion, le savoir, la gloire, l’argent, la morale, l’éducation, le progrès. Dans le dernier chapitre, qui s’intitule : « En finir avec le despotisme », il tente de trouver le remède et propose des solutions.

Pour Al-Kawākibi, une fois établi, le despotisme entraîne la régression de l’être humain jusqu’à l’état animal. Le seul moyen de lutter contre le despotisme tel qu’il est enraciné dans le monde dans lequel il vivait est, selon lui, la révolte contre les détenteurs du pouvoir, ce qui permettrait au peuple de retrouver sa dignité et reconquérir sa liberté. Il dit notamment : « Vous tous qui parlez l’arabe et n’êtes point musulmans, je vous invite à oublier les différends du passé. La discorde qui a été semée par des individus malveillants doit être surmontée… Organisons ensemble notre vie sur terre et laissons aux religions le soin de s’occuper de celle de l’au-delà. Vivons libres et respectés au sein de notre nation arabe. » (p. 221)

Comment s’étonner dès lors que de nombreux jeunes révolutionnaires des printemps arabes, et surtout les contestataires pacifistes syriens de 2011, se soient déclarés heureux de (re)découvrir ce texte, publié cent ans plus tôt ? À l’heure où les despotismes de toutes sortes ont la main mise sur la région, la lecture des fondamentaux de la pensée arabe, tels que les textes d’Al-Kawākibi, pourrait être riche d’enseignement : « Le despotisme ne se combat pas par la violence mais pacifiquement et progressivement », comme le disait si bien ce grand penseur !

Al-Kawakibi‘ABD AL-RAHMĀN AL- KAWĀKIBI (1855-1902)
Né à Alep, ‘Abd al-Raḥmān al-Kawākibi devient juriste et journaliste. En 1878, il fonde al-Shahbaa’, le premier hebdomadaire arabe d’Alep où il dénonce la tyrannie ottomane, ce qui lui vaut la prison jusqu’en 1898. À sa sortie, il s’exile en Égypte puis entreprend un voyage auprès des Arabes habitant la Somalie, le Zanzibar et le Yémen. Après un long séjour à La Mecque, il revient s’installer au Caire. C’est là qu’il publie dans la presse réformiste des articles qui constitueront la matière de ces deux principaux livres : Ūm al-Qura (La Mère des cités, surnom de La Mecque) où il expose que le patriotisme est au-dessus des différences ethniques et religieuses, rejoignant ainsi les théoriciens syriens du nationalisme arabe ; et Tabâ’i al-istibdad (Les caractéristiques du despotisme). Il meurt au Caire en 1902, probablement empoisonné par des agents du sultan. Abd al-Raḥmān al-Kawākibi est l’une des grandes figures du réformisme musulman et un précurseur de l’arabisme.

Sources :
1. R. L. : « Abd al-Rahman al-Kawakibi : une analyse panarabe du despotisme », dans Les Clefs du Moyen-Orient, le 29/10/2013 : http://www.lesclesdumoyenorient.com/Abd-al-Rahman-al-Kawakibi-une.html?preview=true
2. Salam KAWAKIBI, « Un réformateur et la science », p. 69-82, dans RMMM (Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée), n° 101-102 | juillet 2003 : https://remmm.revues.org/43

Par Racha Abazied

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