« Al-Moudhek al-Moubki » : le Canard enchaîné syrien !

Al-Moudhek al-Moubki (littéralement : ce qui fait rire et ce qui fait pleurer), est un hebdomadaire satirique syrien, qui a paru à Damas de 1929 à 1966, date à laquelle il a été définitivement interdit.

Un journal de caricatures

Faisant partie des cinq journaux satiriques syriens des années trente Deuxième dans le temps, créé après « Jirab al-Kurdi » (« le baluchon du Kurde », fondé par Tawfik Jana en 1908), Al-Moudhek al-Moubki a été cependant le plus important, tant par sa ligne éditoriale que par la place privilégiée qu’il a réservé à la caricature. C’est d’ailleurs le journal qui a véritablement lancé l’art de la caricature en Syrie, lequelle était quasiment inexistante à l’époque.

moudhek-moubki-1Le journal en a même fait une image de marque en présentant ses plus importants dessins humoristiques en couleurs, en première et quatrième de couverture. Son fondateur, directeur et rédacteur en chef, Habib Kahhaleh, lui aussi caricaturiste, était passionné par ce moyen d’expression qui dit parfois plus et mieux qu’un discours, et a amené plusieurs dessinateurs à s’intéresser et à s’exprimer dans cet art, y compris son propre fils et successeur, Samir Kahhaleh. Outre ses propres dessins, traitant souvent des événements locaux, le journal reproduisait également quelques dessins humoristiques tirés de la presse étrangère (Le Rire, London Opinion, Herald Tribune, etc.)

Ligne et positions

Utilisant une langue simple, médiane entre l’arabe littérale et le dialecte syrien, ce journal se distinguait par un ton critique drôle mais pragmatique, où la verve se déployait sans agressivité. Durant le mandat français (1920-1946), sa critique visait aussi bien l’autoritarisme du pouvoir mandataire que des politiciens locaux qui manquaient à leur devoir national.

moudhek-moubki-3moudhek-moubki-2D’aspiration libérale et moderniste, portant l’esprit de la Nahda (« la renaissance »), le journal défendait l’unité syrienne (surtout après le morcellement du pays par le mandat), une certaine vision laïque (pratiquement aucun thème religieux n’était abordé), et pratiquait la critique sociale. Mais surtout, il défendait les libertés.

Cet attachement lui, plus que tout valu des ennuis avec les différents pouvoirs qui se sont succédé dans le pays. Ce dilemme a été exprimé, dans l’un de ses numéros, à travers l’histoire d’un poète qui observait sans rien dire, les gens faire leurs louanges au Khalife : Quand celui-ci l’interrogea sur les raisons de son silence, il répondit : « je crains la colère de Dieu si je mens, et je crains votre colère si je dis la vérité ! ».

Liberté et censure

C’est pourquoi, ce journal a été le baromètre des libertés en Syrie. Interdit ou suspendu plusieurs fois, il n’a pas abandonné pour autant son indépendance. Face à la censure, il utilisait la seule arme dont il disposait : l’humour. Voici comment : de retour après une interdiction momentanée, Al-Moudhek al-Moubki a publié une caricature représentant un lecteur qui tenait le journal à l’envers. Et le commentaire d’expliquer l’attitude du lecteur : « C’est pour mieux comprendre ce journal qui est obligé de dire l’inverse de ce qu’il pense ! »

Caricature critiquant le parti Baath passant au tamis les membres du gouvernement

Caricature critiquant le parti Baath passant au tamis les membres du gouvernement

Avec l’arrivé du parti Baas, la censure a beaucoup augmente et le journal a fini par être complètement interdit en 1966, signifiant ipso facto, la disparition totale des libertés en Syrie. Le « canard enchaîné » syrien, a fini par être définitivement « grillé et avalé » !

Successeurs ?

Depuis, nul n’a rempli ce vide. Ali Farzat, le célèbre et rebelle caricaturiste, qui a été agressé par les sbires du régime, a tenté en 2001 de créer le successeur de ce journal, avec « al-Domari ». Mot araméen désignant les hommes chargés d’allumer autrefois les bougies des lanternes des rues, utilisé dans le dialecte syrien pour dire qu’il n’y a « personne dans la rue », le journal est arrêté au bout d’un an. Les chiffres de vente pendant les premières semaines (75 à 100,000 exemplaires), exprimant la soif des libertés, ont dû effrayer le pouvoir. Un autre journal a tenté l’aventure en 2005, « al-Moubki » (ce qui fait pleurer), mais sans succès.

La place laissée par Al-Moudhek, al-Moubki est toujours vacante, et ne pourra être remplie que le jour où les libertés feront leur retour en Syrie. Gagerons que c’est pour bientôt.

Par Bassam Chaghouri

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