Antigone à la syrienne

ANTIGONE
« Antigone, la Syrienne » (ou « Antigone de Syrie » ) est une pièce de théâtre qui a été jouée par 22 réfugiées syriennes sur la scène du théâtre Al-Hamra à Beyrouth le 10, 11 et 12 décembre 2014.

La vraie Antigone, fille d’Œdipe est l’un des personnages les plus célèbres de la mythologie grecque. En offrant des funérailles à son frère paria, elle ose défier le roi Créon et est condamnée à mort. Mais dans cette pièce, l’Antigone syrienne est une réfugiée, elle est la mère, la femme, la sœur, qui a fui la mort dans son pays pour faire face à un destin misérable et cruel. Elle se retrouve ensuite oppressée d’abord par la souffrance et la misère ainsi que par le pouvoir masculin du mari, du frère ou du père.

A l’origine du projet, le dramaturge syrien Mohammad Al-Attar s’est rendu avec son équipe et le metteur en scène Omar Abou Saadi dans le camp de Chatila, près de Beyrouth. Ils ont choisi une vingtaine de femmes pour jouer le rôle de l’Antigone moderne avec cette question en tête : est-ce que les Syriens sont destinés à mourir pour la simple raison qu’ils ont un jour défié le pouvoir du régime ?

Si l‘antique Antigone a payé de sa vie son opposition au pouvoir, les Antigones syriennes refusent de mourir, elles renaissent même grâce à leur volonté de lutter, refusent de se soumettre à leur destin tragique, avec un seul objectif : surmonter les difficultés et vivre libres.
L’équipe d’acteurs professionnels, accompagnée du dramaturge et du metteur en scène, a choisi le camp de réfugiés de Chatila, où tout n’est que chaos. Ils ont choisi 22 femmes, leur expliquant l’histoire d’Antigone et ont demandé à chacune d’elles de jouer le rôle d’Antigone à sa façon. Les réactions étaient intéressantes et d’une simplicité touchante.

Ils ont travaillé ensemble pendant plus trois mois afin de préparer ces femmes à monter sur scène. Durant la première séance commencée le 19 septembre 2014, les femmes, ne saisissaient pas le but du projet et n’arrêtaient pas de poser des questions : « c’est quoi cette pièce ? Qui est le public ? Va-t-on parler politique ? Et si on pleure ? »

Ensuite elles se sont approprié le personnage d’Antigone, chacune à sa façon, raconte son histoire, ses peurs, sa tristesse… et ses joies :

Fadwa (69 ans) syrienne d’origine palestinienne, habitait jadis dans le camp de Yarmouk près de Damas, elle a été obligée de fuir la faim et la mort pour vivre avec 18 membres de sa famille dans deux chambres dans le camp de Chatila. Anéantie par la tristesse d’avoir perdu son fils aîné noyé en mer dans sa tentative de rejoindre l’Europe, elle raconte la mort de son deuxième fils qui a refusé de quitter le camp de Yarmouk. Elle dit que cette pièce lui a rendu le sourire.

Tarifa (29 ans) a quitté Alep pour se réfugier au Liban avec toute sa famille après avoir perdu tout ce qu’ils possédaient. Tarifa souhaite que cette pièce ne se termine pas car « elle n’a jamais senti une pareille liberté. »

Mouna (27 ans), originaire de Damas, a perdu un fils atteint du cancer, car elle n’avait pas les moyens de payer son traitement, quant à son frère, il a été tué par un snipper. Debout sur la scène, elle raconte son histoire en pleurant, essayant d’exorciser avec ses larmes toute la douleur de son âme.

Rouba, la jeune fille de Homs, finit par rire sur scène malgré sa profonde tristesse due à la mort de son père, tué par les soldats du régime. Ses rires sont entrecoupés de sanglots, elle lui promet de continuer ses études comme il le souhaitait, en attendant, elle fait de l’artisanat pour pouvoir tenir sa promesse.

Zakia, la bergère qui vient du nord de la Syrie, jure avec détermination qu’elle rentrera à son village pour retrouver ses moutons.
Au fur et à mesure, les voix des réfugiées deviennent plus fortes, plus assurées, l’antique Antigone se retire pour laisser place à l’Antigone syrienne qui raconte ses souffrances, non seulement liées à ses conditions de vie difficiles, mais également à la terreur du régime et le poids des traditions d’une société fortement patriarcale.

Après la pièce, ces femmes ont confié, que lors des répétitions, elles riaient, essayant d’oublier leurs difficultés, à commencer par le refus de leur mari de les laisser participer à cette expérience -parfois certaines venaient en cachette-, mais aussi du rejet de la société, à l’extérieur du camp.

Pour l’équipe professionnelle, accompagner ces réfugiées pendant les répétitions, les regarder, écouter leurs voix intérieures, voir la lueur d’une vie briller dans leurs yeux, a constitué une expérience marquante. Ces femmes ont réussi à impliquer l’équipe dans leurs histoires, leurs vies, au fond de leurs drames, en créant un fort désir : que cette pièce ne se termine jamais pour pouvoir guérir les blessures et les aider à survivre. Ainsi, l’actrice Hala Omran qui a entraîné les apprenties comédiennes a déclaré à la presse : « je me suis sentie toute petite devant ces femmes. » Quant à la productrice Itab Azzam, elle est certaine de la capacité de ces femmes à faire revivre la société syrienne. Tandis que le metteur en scène Omar Abou Saadi qui avait déjà une première expérience de théâtre avec les réfugiées syriennes en Jordanie : « Les femmes de Troie », se pose comme défi : comment aider ces femmes dans leur vie réelle ?

Le public a été émerveillé par ces antigones syriennes et leur force à tout défier, touché par leur souffrance, ébloui par leurs larmes mêlées aux rires, il sort finalement convaincu qu’un pays qui a telles femmes ne mourra jamais…

Par Nemat Atassi

Pour plus d’information : Antigone of Syria

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