« Eau argentée » : Les fleurs du mal de la tragédie syrienne

Affiche du film

Affiche du film

Le film s’ouvre sur les images d’un nouveau-né dont on coupe le cordon ombilical au-dessus d’une grossière bassine dans une pièce sombre, suivies aussitôt de celles d’un adolescent dénudé que l’on a sauvagement torturé, recroquevillé dans un coin. Ce sont des instantanés de la vie et de la mort en temps de guerre, la naissance d’un espoir de changement et le rêve broyé de la jeunesse. La tragédie syrienne est là, d’emblée, les premiers cris pour la liberté et leur répression effroyable. Le ton est donné.

Ce film improbable d’Ossama Mohammed et de Wiam Simav Bedirxan commence avec les débuts de la révolution syrienne. Ossama Mohammed quitte alors la Syrie, un 9 mai 2011, pour Cannes où il est invité pour parler du cinéma syrien. Il ne rentrera pas de ce voyage et se réfugiera ensuite à Paris. A distance, comme beaucoup d’intellectuels syriens contraints à l’exil, il suit l’actualité en bouillonnant devant son ordinateur, observant la descente aux enfers d’une révolte qui se voulait pacifique. L’œil du réalisateur scrute et analyse les images sur YouTube, les révolutions se font désormais via une guerre d’images, celles des militants contres celles des bourreaux. Par ce film, Ossama Mohammed tente de répondre à des questions cruciales : quel est le rôle du cinéma à l’heure d’Internet ? Que peut-on faire de ces matériaux nouveaux, bruts, sans filtre ? Les images d’horreur, de torture, de massacres…
C’est alors qu’il reçoit, le jour de Noël 2011, un message inattendu :

– Vous êtes Ossama Mohammed ? Le cinéaste ?
– Oui.
– J’ai une caméra. Je suis à Homs. Que filmeriez-vous si vous étiez à ma place ?
– Tout !

Le message venait d’une jeune femme homsiote d’origine kurde, Wiam Simav Bedirxan. Son nom kurde Simav signifie « Eau argentée ». Par miracle, elle a réussi à faire entrer une caméra dans la ville encerclée et bombardée. Un dialogue de onze mois s’ensuivra, par messageries interposées, entre le réalisateur et la jeune femme de 35 ans. Ce sera la trame de ce film qui se compose essentiellement de deux matériaux : les « images YouTube » récoltées par Ossama Mohammed et celles filmées clandestinement, dans des conditions extrêmes, par une femme qui a choisi de ne pas quitter sa ville. Avec un courage extraordinaire, elle filme pour survivre, pour ne pas succomber à la mort qui l’entoure : les enfants, sa blessure recousue à vif, la ville détruite sous sa fenêtre, les chats et chiens portant les marques de la sauvagerie sur leur corps, la famine, le petit Omar glanant des baies et des feuilles à manger, puis portant des fleurs sur la tombe de son père. Ossama la conseille, la soutient puis continue de regarder le fil d’horreurs sur YouTube, une manière d’être encore là-bas, avec elle. Ossama comprend vite que le film, c’est eux, leurs échanges et ce tunnel hors du temps qui les relie. Un tunnel duquel aimerait sortir Ossama, lui qui emprunte tous les jours les tunnels du métro parisien, devenu le lieu de ses pérégrinations. Simav a aussi un tunnel à franchir, bien plus dangereux, celui qui relie la ville assiégée de Homs au monde des vivants. Elle ne l’empruntera qu’à la fin du film, juste pour venir présenter son film et rencontrer Ossama à Cannes en mai 2014. Mais elle rentrera finalement, car comment vivre à Paris, ville trop belle, trop loin d’elle. La vie ne peut exister en dehors de la mort qu’elle a côtoyée de près, elle retournera là-bas, elle ne peut faire autrement…

Ce film composé de mille et une images réalisées par des Syriens anonymes, juxtaposées minutieusement à celles tournées par les deux réalisateurs, a fait l’objet d’un montage réfléchi pour chaque détail. Son fil conducteur est la chronologie des évènements, que le spectateur parvient à suivre au rythme d’un échange poétique plein d’humanité entre deux êtres que la distance sépare, mais que l’amour de la Syrie réunit. La bande-son maîtrisée de bout en bout, avec les voix off de Mohammed et Simav et les bib bip de la messagerie Internet, laisse parfois place au chant suave de Noma Omran, entre les déflagrations des bombes. Sa voix retentit alors comme un plainte dédiée au repos des âmes.

Dans Eau argentée, la beauté côtoie la cruauté, comme la vie côtoie la mort. L’humain est mis à nu, il se révèle dans les interstices d’une monstruosité sans égale, dans la dignité des paupières endormies, celle de la tête tombante du martyr, du corps impuissant devant la souffrance. Elle interroge le spectateur sur sa capacité à regarder un plan grossièrement zoomé sur une plaie ouverte. On suffoque presque en regardant ce flux insoutenable mais des moments d’oxygène redonnent miraculeusement du souffle : les rires des enfants de Homs regardant un Chaplin sous les bombes, les fleurs dans la petite main d’Omar courant pour éviter les balles des snipers, filmés avec tendresse et amour par Simav.

Eau argentée est un film qui raconte sa propre genèse et construction, et à travers elles, le tournant historique pour un pays que l’on regarde tous les jours sans le voir. Il nous apprend que toute image a son importance lorsque l’on a un message à adresser et qu’un beau film peut naître de l’horreur.
Les fleurs du mal d’Eau argentée, aussi poétiques soient-elles, ne peuvent effacer la réalité de ce qu’elles expriment, le calvaire interminable d’un peuple qui a un jour clamé la liberté. Le train de la descente aux enfers est en marche, la révolte syrienne ne peut faire marche arrière, et comme le dit Ossama dès le début du film : Dodeskaden, Dodeskaden, le train de Deraa est parti… et il ne s’arrêtera plus désormais !

Le film sortira en salles le 17 décembre.

Par Racha Abazied

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