Entretien avec Yassin al-Haj Saleh : la culture est une nécessité pour la Syrie

Lors de la rencontre autour de la sortie française de son livre « Récits d’une Syrie oubliée » à Saint-Denis, l’écrivain et politologue Yassin al-Haj Saleh avait insisté sur le rôle de la culture comme champ d’action nécessaire pour la Syrie et nous avait parlé de différentes actions qu’il mène en ce sens, dont la maison Hamisch en Turquie. Nous avons voulu en savoir plus et lui avons adressé quelques questions auxquelles il a bien voulu répondre.

Les horizons d’une solution politique à la tragédie syrienne paraissent quelque peu éloignés, quelles sont les actions possibles aujourd’hui pour changer la situation des Syriens et l’améliorer sur le court ou le long terme ?

YHS : Chaque action peut constituer un champ de travail public efficace : l’éducation est primordiale, assurer à la majorité d’entre nous (les Syriens) des ressources propres pour travailler et produire, les arts et la culture, mais aussi la politique. J’entends par politique, la politique d’en bas, celle à laquelle tout le monde peut participer. Au niveau des individus, et de la jeunesse surtout, il est toujours possible de mêler le développement des compétences individuelles à un sens moral dirigé vers le travail de groupe afin d’aider les personnes dans le besoin. Ces champs d’action ne dépendent nullement d’une solution politique, qui n’aura d’ailleurs aucune valeur – même si elle s’avérait proche de la justice – si nous ne parvenons pas à construire et à hisser nos nouvelles vies, du moins certaines composantes d’entre elles. Quant à l’aspect tragique de notre situation, c’est en même temps une occasion fondamentale de penser, de critiquer et d’agir sur la culture. Je trouve que nous rendrons un hommage à notre extrême douleur et à nos martyrs en travaillant sur le changement des sensibilités, des goûts et de l’imaginaire, le changement culturel en somme. Cela constitue un domaine de base pour l’action libératrice, aujourd’hui comme de tout temps.

Est-ce que le travail dans le domaine culturel est devenu un moyen pour construire un avenir différent pour la Syrie ?

YHS : Il n’est pas devenu. Il l’a toujours été. Le régime assadien ne contrôlait pas uniquement la politique et la société, il a affaibli la culture en tant que domaine pour la transformer en un capital symbolique commun érigé en forteresses sociales influentes. La culture que le régime préfère est une culture domestiquée, égoïste et centrée autour du culte de la personne. Son intellectuel privilégié est dénué de toute responsabilité sociale et ne considère pas la défense du peuple comme un devoir, il ne s’oppose jamais ouvertement aux détenteurs des pouvoirs : que ce soit le pouvoir de l’État, en raison de sa suprématie sur la vie des gens, ou le pouvoir de l’argent, le pouvoir religieux et autres.

La culture est un domaine essentiel car elle n’est pas conditionnée par une logique d’équilibre entre les pouvoirs, elle peut devenir un espace d’émancipation de la pensée et de l’imaginaire, et aussi une critique fondamentale de notre situation actuelle à tous les niveaux. La révolution a brisé les bases de réflexions, de projections, de représentations et d’imaginaires installés depuis un demi siècle. Elle a élargi les domaines de la pensée pour y inclure des sujets tels que la torture, la mort, la violence, le corps, Dieu, l’humain et tous les sultanats de la religion et du monde ; elle a poussé beaucoup de Syriens sur des voies inimaginables avant la révolution. C’est à nous maintenant de développer des outils et des pratiques nouvelles de réflexion et de ressenti pour assimiler ces expérience inédites incroyables. Je crois qu’une révolution au sein de la culture est devenue aussi nécessaire, et possible, grâce à la révolution sociale et politique et ses transformations, elle pourra être une issue pour sortir cette dernière de son impasse sur le court terme.

Enfin, la culture est un espace stratégique pour construire des valeurs différentes de celle de la religion, capable de la critiquer et de s’en séparer. Donne-moi de la culture, je m’enrichirai et me développerai, et je te donnerai une société moins attachée à la religion et plus libre.

Illustration de Mana Neyestani

Illustration de Mana Neyestani

Pensez-vous que l’action culturelle soit aussi nécessaire que l’action humanitaire pour secours ou le développement par exemple ?

YHS : Ce sont deux niveaux de nécessité différents. Nous avons besoin de manger, de boire et d’un toit avant la culture, mais la culture n’est pas pour autant quelque chose de complémentaire, sauf si les besoins de base sont absents. Lorsqu’ils sont fournis, la culture devient la nécessité suprême, car c’est elle qui hisse nos vies au-dessus de la misère, ou du simple fait de rester vivant. C’est elle qui produit les valeurs qui rendent la vie si chère, et auxquelles il serait terriblement dangereux de renoncer. La valeur de la vie humaine en Syrie a baissé car, soit nous n’avons pas produit les valeurs savantes, éthiques et esthétiques qui nous enrichissent et élèvent notre condition, soit parce que certains d’entre nous ont produit une culture qui diminue la valeur de la vie des gens ordinaires, les considérant comme un nombre insignifiant ou une majorité inculte et arriérée, dont la suppression ne pose pas de problème.

L’action culturelle est de toute manière très importante, mais nous ne pourrons défendre la culture ni lui donner ses lettres de noblesse, que si nous agissions comme des travailleurs culturels qui honorent chaque être humain, enrichissent sa vie et défendent sa liberté

Vous avez fondé Hamisch, une maison pour la culture syrienne en Turquie, et vous travaillez en tant qu’écrivain et journaliste pour la revue Al-Jumhuriya et bien d’autres. Pensez-vous qu’il est du devoir des Syriens en exil de multiplier et de développer des initiatives similaires ? Et croyez-vous qu’il serait nécessaire de les coordonner entre elles pour constituer une sorte de réseau culturel par exemple ?

YHS : Je ne suis que l’un des membres turcs et syriens fondateurs de Hamisch. Idem pour le groupe d’Al-Jumhuriya ; nous sommes un certain nombre de Syriens, la plupart étaient d’ailleurs en Syrie lors de la création du groupe.

Chacun de ces deux cadres constitue un outil pour l’action publique et un espace d’espoir et de confiance qui rassemble les membres de ces groupes et leurs différents partenaires. Si les Syriens ont cruellement besoin d’espoir et de confiance aujourd’hui, la multiplication de ces groupes est devenue elle aussi une nécessité vitale. C’est chose interdite sous le régime qui a toujours œuvré à désunir les Syriens et les éparpiller pour leur interdire de former des organisations indépendantes, quelle qu’en soit leur nature. Mais c’est chose possible dans nos lieux d’exil, et c’est une manière aussi de résister à l’exil lui-même, pour reconstruire nos vies, nos rôles et nos identités dans des circonstances nouvelles. Il est certain que ce que nous construisons et apprenons en exil sera utile un jour pour notre pays.

Je crois que constituer un réseau réunissant tous ces groupes sera très utile pour échanger nos expériences, organiser des actions communes et élargir les espaces de confiance et d’espoir pour un plus grand nombre de Syriens. Si j’avais le choix et si je pouvais circuler plus librement, une de mes priorités serait de travailler à la construction d’un réseau international syrien, élargissant l’expérience de Hamisch et la généralisant. Il me paraît aussi essentiel que nous ayons des partenaires parmi les citoyens des pays dans lesquels nous sommes exilés. Ce serait une terrible erreur que de s’enfermer dans des cercles particuliers, on travaillerait comme si nous reproduisions les méthodes du régime bassiste qui nous a isolé du reste du monde durant un demi siècle.

Lorsqu’en plein conflit mondial, il fallait soutenir l’effort de guerre, on demanda à Churchill de couper les budgets de la culture, il aurait alors répondu « Ah oui ? Et pourquoi nous battons-nous alors ? » Sous-entendant par là, que la guerre contre le nazisme était avant tout une guerre de valeurs, fondée sur une différence de pensée majeure, et que le premier domaine qu’il fallait soutenir était justement la culture. Partagez-vous son avis et pensez-vous qu’il s’applique à la Syrie aussi ?

YHS : C’est une belle réplique ! Je crois qu’elle affirme que la culture est l’objectif, celui des valeurs nobles, alors que la guerre est, au mieux, un moyen d’y parvenir. Nous nous battons, ou sommes obligés de nous battre pour défendre la vie et tout ce qui la préserve : la pensée, les arts, le savoir, les modes de vie ou les constructions matérielles. Nous nous battons pour des valeurs, pour donner un sens, pour des édifices et pour la culture. Si nous perdons la culture, le combat perd son sens, la guerre devient une guerre pour la guerre, une bataille pour le pouvoir dans toute sa bassesse. Tuer et supprimer des vies humaines est devenu chose normale pour le régime criminel d’Assad, pour Daech et pour la plupart des groupes salafistes ennemis de la culture.

C’est ainsi que je comprends la réponse brillante de Churchill. Il précise ce qui est essentiel et ce qui est secondaire, ce qu’est le but et ce qu’est le moyen, de manière concise, claire, et sans équivoque. C’est de ce type de réflexions dont nous avons besoin.

Entretien recueilli et traduit de l’arabe par Racha Abazied

Site Hamisch, Maison de la culture syrienne à Istanbul
Site de la revue en ligne Al-Jumhuriya

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