Être où je veux… Ici comme là-bas

Par Meriem Haïd
mais_je_voudrais_etre_la-bas_illIl est des dates, des lieux, des situations qui prennent place dans nos mémoires et, qu’ils soient plaisir ou souffrance, s’y conservent tout autant. Le « 10 janvier 2014 » est l’un de ces souvenirs, pour moi. C’était un vendredi matin. Le jour de mon arrestation.

Le temps passant, je réalise que je suis toujours là-bas. Tout comme je me rends parfaitement compte que seul mon corps a été libéré. Mon esprit, lui, continue de flotter là-bas. Il n’a pas encore été remis en liberté. L’endroit est toujours aussi froid et réfute, par ses moindres détails, l’ensemble de mes rêves. Il émet des messages qui cherchent une voie de sortie, un cri d’expression, une courroie de transmission, la trame d’une histoire qui pourrait finir bien, avec le « happy end » que l’on attend.

Ce fut un événement extrêmement brutal. Je n’ai pas eu peur. Je n’ai rien ressenti d’ailleurs. Peut-être parce qu’adolescente, j’avais lu des témoignages sur la détention, les instruments de torture, les geôliers, la cellule d’isolement… et que certaines de ces lectures m’étaient restées en mémoire, comme Résistance de Soha Bichara et Le harem politique de Fatima Mernissi. Peut-être.

Je me réveille avec une tasse de maté et me mets au travail, quand on frappe à ma porte. À travers le judas, j’aperçois un homme que je ne connais pas. Cela n’éveille chez moi aucun soupçon. J’ouvre. L’homme entre et, à sa suite, quatre autres qui s’étaient cachés dans un recoin du pallier. C’est alors seulement que j’entre dans cet état de choc qui durera toute une semaine. Je ne ressens que ça, le choc. L’incapacité de réaliser ce qui m’arrive.

Ils me mettent un bandeau sur les yeux. Ils me mettent dans une voiture. Ils me demandent de ne risquer aucun mouvement. Ils me disent que le moindre écart me coûtera cher. Je réfléchis : « Et si j’étais aveugle, les choses seraient-elles différentes ? Ou bien toute chose est inexorablement ce qu’elle est ? » La pensée se concentre sur l’essentiel dans l’espoir d’en retrouver le sens, ne serait-ce qu’un instant.

Je franchis la porte d’un bâtiment. Je ne peux qu’avancer et prêter l’oreille aux bruits alentour. Je reste debout dans un couloir pendant un quart d’heure. Puis je pénètre dans une pièce où se trouvent deux personnes. Elles se mettent à me frapper, sans que je sache pourquoi. Je me dis alors : « C’est sûr que ça, ce n’est qu’une cérémonie d’accueil. Imagine ce que ça va être ensuite… ». Des coups de matraque électrique, de poings, de pieds. Ça s’arrête. Je me retrouve à nouveau dans le couloir.

Ils me font descendre au deuxième sous-sol et ordonnent à une femme de me fouiller. Elle ne trouve rien sur moi.

Depuis qu’on a quitté mon domicile, je subis leurs attouchements. Mais ça ne me fait rien. Peut-être parce que tout ce qui compte pour le moment, c’est de tenir le coup, de m’accrocher, de ne penser à rien. J’ai l’impression que mon corps n’est pas mon corps. Je m’imagine que c’est juste mon plumier qu’ils sont en train d’utiliser, sans mon accord. Je me persuade que tout est normal.

Je suis enfermée dans un dortoir avec plus de 35 femmes. On est plus ou moins nombreuses selon les jours, les évènements, les lieux frappés par la répression. Mais il arrive qu’on soit jusqu’à 45 dans cette petite pièce. On est alors forcées de dormir sur le côté sans pouvoir se retourner, ou bien à tour de rôle.

En entrant dans le dortoir, je reçois mon deuxième choc, face à la multitude de visages vides de toute expression et la puanteur émanant des latrines à même le sol. La première chose qui me vient à l’esprit est cette question : « Comment peut-on apprécier la vie lorsque l’on sait qu’un tel endroit existe et que des personnes s’y trouvent, pour un jour comme pour toujours ? »

Je suis la première « terroriste » détenue dans ce centre de la Sûreté. Ils me font savoir qu’à partir de maintenant, mon nom est « Amira Khalif ». Qu’il vaut mieux que j’oublie mon nom, mon identité véritable. Je ne me connais plus d’identité, je ne suis plus personne. Une dénomination, un corps, une béance.

Les sept premiers jours, je reste assise dans un coin comme une masse inerte, ne relevant que les cris de torture qui proviennent du couloir tout proche de moi. L’idée me prend que tout ceci n’est qu’un cauchemar nocturne, et que tout sera fini le lendemain. Ce sera un long cauchemar, qui ne prendra fin qu’après onze mois et dix-huit jours.

Du premier au dernier jour, j’ai eu le droit à trois douches glacées quotidiennes. L’enquêteur me dit : « Bonjour… J’ai ici une douche bien fraîche. Je t’en prie, fais-toi plaisir. Et profites-en pour réfléchir. » Il ouvre le robinet, me place sous le jet et s’en va. Je reste là à grelotter, à essayer de penser à quelque chose d’agréable et de rester en mouvement, dans l’espoir que ça m’apporte un peu de chaleur. Un jour, après qu’il m’eut placé sous la douche et fut parti, je décide de tourner le robinet de gauche, espérant qu’en sorte de l’eau chaude. Mais je ne sens aucune différence. Quelques instants passent et l’inspecteur revient pour m’ordonner d’arrêter l’eau et de sortir. Je ferme le robinet, mais l’eau continue de couler. « Tu as ouvert l’eau chaude ?! » « Je vous jure que non. Regardez-moi, je tremble comme une feuille. » Je reçois mon lot de coups. N’allais-je pas devenir, une fois dehors, terrorisée à l’idée de me laver ? La peur, en moi, est née avec le début des sévices corporels.

Les filles du dortoir ne m’adressent pas la parole. Il leur est interdit de me parler. Le septième jour, on m’emmène pour la première fois dans le bureau de l’enquêteur, au-dessus du niveau du sol. Il me prévient qu’il sait tout de moi et me demande de lui donner les identifiants de mes comptes Internet, ainsi que leurs mots de passe.

Il fait venir un agent de l’ »Armée électronique syrienne », qui sait à peine ouvrir Facebook. Alors que l’homme épluche mon compte, il tombe sur un message envoyé par un dénommé « Front de Libération d’Alep », qui ne contient qu’un « Bonjour » auquel je n’ai rien répondu. Il me dit alors « Tu es en contact avec des gangs d’Alep, en plus d’être l’œil de ton frère qui est recherché par la Sûreté politique et t’a abandonnée ici en Syrie, pour que tu sois son espionne et que tu le tiennes au courant de tout ».

Après un certain temps d’une torture routinière, ils décident de faire de moi un fantôme suspendu dans les airs. Ils m’attachent par les mains à une corde et m’y pendent. Ils me font également faire la connaissance d’ »al-akhdar al-Ibrahimi », cet instrument de torture consistant en un long et large tuyau flexible, dont j’avais beaucoup entendu parler et que je n’avais aucun désir de découvrir.

Les tortures que j’ai subies ne m’ont pas humiliée. Ce qui m’a blessée, ce sont leurs mots. Je ne me suis jamais habituée à les entendre, ni à les prononcer. Par leurs mots, ils me donnaient l’impression d’être en leur possession. Ils essayaient, en m’abîmant le corps, d’inoculer la souffrance dans mon for intérieur – ce lieu sur lequel ils ne pouvaient avoir prise.

Ça m’a blessée de ne pas pouvoir me défendre, ne serait-ce qu’en leur demandant de me parler autrement. J’avais envie d’hurler, d’extérioriser mon dépit, de pleurer ouvertement, sans honte. De saisir la main de mon tortionnaire pour lui signifier de ne pas s’approcher davantage. De lui dire que je ne voulais pas le voir aujourd’hui, ni demain. Que j’aimerais sortir, voir le ciel, fumer une cigarette, m’asseoir cinq minutes dans le silence total.

Ça m’a épuisée, les interminables séances d’interrogatoire, les instants où la porte du dortoir s’ouvrait pour qu’ils choisissent leur victime, les cris des suppliciés, les heures passées debout dans le couloir de la torture. Ils m’ordonnaient de rester là, les yeux bandés, toute ouïe au calvaire de mes semblables. Ils me demandaient d’en profiter pour réfléchir. Comment réfléchir à côté de quelqu’un qui souffre, hurle, appelle au secours en implorant Dieu ?

Au bout de cinq semaines, ils m’ont allongée sur le « Tapis volant », le plus douloureux des procédés de torture. Le supplice terminé, ils m’ont forcée à marcher et m’ont versé du sel sur les pieds pour éviter leur tuméfaction et pouvoir les « réemployer » lors d’une prochaine séance. J’ai fait semblant de boiter pendant une semaine, en espérant qu’ils y renoncent.

Parmi les histoires qui me sont restées en tête, il y a celle d’une femme originaire de Hama. Elle vivait au Liban, avec son mari et leurs enfants. Elle et deux de ses enfants étaient en route vers la Syrie pour rendre visite à sa famille, quand elle s’est fait arrêter à la frontière, sur la délation mensongère d’une de ses parentes. Elle ne savait pas ce qu’étaient devenus ses deux enfants. Elle pleurait énormément, et ne s’arrêtait que lorsqu’elle obtenait une cigarette.

Il y a aussi celle d’une jeune femme originaire de Jaramana, incarcérée pour délit de conduite routière. Il faut savoir que, de sa vie, elle n’a jamais pris le volant d’une voiture. Cette femme, à chacun de mes retours de la douche glacée, me prêtait ses vêtements pour me réchauffer.

Un jour, l’enquêteur a appelé mon nom, et a demandé à ce qu’on me sorte du dortoir. Mes jambes se sont mises à trembler. Je m’attendais à ce qu’il me remette sur le tapis volant. Au lieu de cela, il souriait, sans aucune autre espèce d’expression. Toutes les filles du dortoir le trouvaient séduisant. Moi, je leur disais : « C’est l’être le plus répugnant du monde ! Vous lui trouvez du charme alors qu’il nous torture, nous fait souffrir et hurler ?! Alors qu’il n’a pas une once d’humanité ? Alors que ni les cris ni les supplications de ses victimes n’arrêtent ses coups, et qu’il nous refuse même une gorgée d’eau ? » Quand il m’aperçut, l’enquêteur s’approcha de moi. Il me posa la main sur l’épaule et me dit : « Ecoute, Amira, j’ai une offre à te faire. Avant de venir te voir, je suis passé voir Hazem et Shiyar. Nous avons convenu de faire un enregistrement vidéo pour que vous sortiez d’ici et que vous soyez transférés dans la prison de Adra. La suite, c’est votre problème. Vous irez en enfer inchallah. Si vous n’êtes pas d’accord, je te jure que vous pourrirez ici sans que personne ne sache rien de vous. Je vous laisserai crever ici comme des chiens. Qu’en dis-tu ? Vous voulez sortir d’ici, ou pas ? Je te laisse un moment pour réfléchir. Si tu dis oui, nous commencerons demain matin. »

Parfois, un évènement est tellement pénible et son souvenir tellement troublant, qu’on est incapable d’en décrire le contenu, le ressenti. Peut-être est-ce parce que la mémoire n’est pas en mesure d’identifier l’émotion qu’elle convoque alors, ni de la nommer. Ou peut-être parce que le trouble du moment concentre une partie de chacun des troubles antérieurs, engrangés par la mémoire. Ç’en est trop pour que la mémoire puisse alors qualifier l’émotion, ou même décrire dans les grandes lignes la situation qui la suscite.

Le 15 mars 2015, nous avons été filmés pour dénoncer la « machination médiatique », dans l’émission « l’œil qui veille » diffusée sur l’une des chaînes du régime. Les tortures ont cessé. Puis nous avons attendu le télégramme pour notre transfert vers la prison de Adra. Ce jour-là, j’ai su ce qu’était le sentiment de défaite. J’aurais voulu dire : « Laissez-moi. Je ne veux pas parler. Je ne veux pas sortir. » Mais le fait est que je voulais sortir de là. J’en ai payé le prix.

La nuit est longue. Le temps avance à la vitesse d’un escargot. Ça me donne le temps de réfléchir à tout ce à quoi je veux réfléchir. Mais aussi à tout ce à quoi je ne veux pas penser. Ma vie. Mon chéri. Ma famille. Mes amis. Les petits détails qui font les grands moments. J’essaie de nourrir l’espoir pour qu’il me tienne compagnie, qu’il allège ma solitude. L’espoir de ne pas perdre ce pour quoi je me bats, ce pour quoi j’existe. L’espoir de ne jamais être comme eux. Et de sortir un jour de cet enfer.

« Ils ont les moyens de te forcer à dire ce qu’ils veulent entendre. En revanche, ils ne peuvent pas te forcer à croire en ce que tu dis. Ils n’exercent donc aucun pouvoir sur ton être1. »

Je ne savais pas combien de temps j’avais à purger avant d’être libérée. Je ne fus présentée devant le juge qu’une fois, avant d’être écrouée. Ce qu’il y a de plus beau dans l’espoir, et de pire à la fois, c’est qu’il ne repose sur rien. Même lorsqu’on se sent abandonné et perdu, il y a toujours un interstice par lequel filtre une rai de lumière.

Depuis mon arrestation jusqu’à aujourd’hui, je ne vois rien d’autre qu’une lune qui migre avec moi où que j’aille. Je ne me sens appartenir ni à ici ni à là-bas. Je n’ai aucun souvenir du passé. Ma mémoire n’est qu’immédiate. Je ne sais pas tout. Mais ce que je sais, c’est que je continue d’essayer de récupérer ce qui est resté de moi là-bas.

Là-bas, la vie m’a enseigné à donner sans contrepartie, et sans en attendre. À être solidaire, attentive à l’Autre, à l’accepter. J’ai essayé de trouver Dieu mais Lui ne m’a pas trouvée. Cherchant quelque chose qui puisse m’aider, je n’ai rien trouvé d’autre que moi. J’ai appris à penser avec optimisme, et à composer avec la lenteur du temps.

Je continue d’essayer de revenir de là-bas. Je suis ici. Je ne veux pas rester là-bas. Enfin, je veux pouvoir être là-bas quand je le veux. Et ici quand je le veux. Je ne veux ni être là-bas ni être ici, juste parce que j’y suis de fait.

Je veux être là où je veux être. Ni plus, ni moins.

En raison de l’ampleur de l’oppression que j’ai vue et entendue, en raison de tous ces visages qui appellent au secours encore et encore sans jamais de réponse, en raison de l’écho des voix innocentes qui supplient : « Laissez-moi… Je n’ai rien fait qui mérite un tel châtiment ! Pourquoi me frappez-vous ? Pourquoi m’humiliez-vous ? J’ai une famille, des enfants… Ils n’ont personne d’autre que moi ! Pour l’amour de Dieu, laissez-moi, je n’en peux plus… Je n’en peux plus ! » En raison de la cruauté de ce régime, de son despotisme, de son inhumanité, je tiens à dire :

J’étais et je suis toujours du côté de la révolution, mais de façon différente depuis ma sortie de prison. Il est impensable que l’on accepte un tel régime, un tel président sanguinaire et violateur des droits de l’Homme, qui perpètre des meurtres de masse.

Je veux pour la Syrie qu’elle se libère et qu’elle cesse d’être meurtrie par les bombardements aux barils et cette honteuse aviation russe. Je veux pour son peuple que s’éloigne l’effroi qui accompagne chaque tir de roquette. Je veux pour ses enfants qu’ils fassent des rêves normaux, sans missiles ni fusils ni sang. Des rêves sereins, comme devrait l’être leur sommeil.

Je sais que tout a un prix. Je sais aussi que quel que soit le temps que ça prendra, nous gagnerons notre liberté.

Traduit de l’arabe par Marianne Babut

L’article dans sa version arabe est disponible sur ce lien.
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1. L’auteure cite ici, de mémoire, Georges Orwell, 1984.

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