Je planterai les poivrons

Par Bakr Sodki
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Le mot « exil » me semble, dans le cas syrien, être empreint de snobisme et de romantisme, en raison du nombre effroyable de personnes fuyant la mort et l’enfer incessants en Syrie depuis plus des quatre ans. L’exil possède une connotation élective, du moins, de la manière dont, moi, je comprends ce terme. Il est associé dans notre esprit à des créateurs tels que Joseph Conrad, Karl Marx, Edward Saïd, ou des leaders politiques charismatiques comme Lénine ou Khomeiny, ceux qui ont changé le cours de l’histoire, ou encore, des immigrés dont l’image est associée à la richesse et aux affaires. Il est probable que l’exil syrien aurait pu conserver cette tradition, dans une certaine mesure, si la révolution avait vaincu en un temps court, dans sa première année par exemple, avant qu’elle ne se transforme en un conflit sanguinaire long qui a engendré la pire catastrophe humanitaire de notre siècle. Mais il s’en est allé autrement, les Syriens qui se sont révoltés pour retrouver leur dignité spoliée vivent toujours une grande humiliation, aussi bien dans leur pays que sur les routes du refuge.

Lorsque j’essaie de parler de mon expérience personnelle de la « fuite » (je préfère ce terme à celui d’exil), la première chose qui me vient à l’esprit est que je n’ai jamais vécu dans une patrie. La « patrie », telle que je la conçois, a toujours été à « eux ». « Eux » ? De qui s’agit-il ? Des Arabes, d’abord, puis, des Alépins, enfants de la ville d’Alep, puis, du régime d’Assad avec sa classe dirigeante, ses institutions et ses transgressions diverses et intenses du corps social.

Dans un sens plus particulier encore, je n’ai jamais vécu l’expérience du foyer (« Home »)1, celle du village ou du quartier – si l’on se situe à un niveau plus bas de la notion de patrie – qui toucherait ou influencerait ma conscience du monde et la place que j’y occupe. La période de mon emprisonnement fut, pour ainsi dire, la plus parlante en termes d’appartenance, en comparaison à ce qui a précédé ou succédé dans ma vie. Je me souviens qu’à ma sortie de prison, au milieu de l’année 1998, je m’étais senti extrêmement étranger dans ma propre famille et parmi ceux qui étaient venus me féliciter et se rassurer à mon sujet. Deux jours plus tard, un ancien camarade de cellule m’a invité chez lui, s’étaient alors rassemblés chez lui quelques personnes sortis avant moi, les quelques heures que nous avons passées ensemble ce soir-là m’ont fait sentir que j’étais de retour dans ma patrie, je veux dire dans ma famille, mes gens, dans un climat familier et affectueux.

Le sentiment d’étrangeté précoce que j’ai ressenti vis-à-vis de la langue arabe a été la source de mon « exil intérieur », que j’ai par ailleurs mis des années à surmonter. Et ce fut de même avec la langue turque lors de ma première expérience d’ « immigration » vers la Turquie, quand j’étais jeune. Il n’est donc pas étrange, pour cette vie de déplacement familial incessant, que je me sois marié avec une Arabe et que mon frère aîné, lui, se soit marié avec une Turque. C’est même la conséquence naturelle d’un autre type d’éloignement de mon environnement kurde d’origine. Quant à Alep, où j’ai passé la plus longue période de ma vie, ma famille changeait si souvent de domicile, se déplaçant d’un quartier à un autre, que j’ai été totalement privé de toute appartenance à un environnement local chaleureux. J’ai donc plutôt vécu dans des milieux sociaux constitués au gré de relations amicales choisies. L’appartenance identitaire ne relève nullement d’un choix. On se retrouve plongé dedans comme dans un tout, forgé et conditionné à l’avance à travers ses liens, ses lieux et les modes de vie dont il dépend et l’image qu’il en renvoie à notre conscience. C’est peut-être pour cela que la prison a constitué ma seule identité car elle n’offrait pas de choix. Et peut-être que mes transferts dans trois prisons différentes (sans compter les changements de dortoirs), en l’espace de quinze ans et des poussières, ont été une sorte de répétition de mes déplacements avec ma famille (première et deuxième famille) entre de nombreuses maisons et dans différents quartiers de la ville.

Lorsque la révolution syrienne a débuté, mon sentiment d’appartenance a connu une métamorphose. La Syrie que je n’ai jamais aimée, et que j’ai même beaucoup détestée, a cessé totalement d’exister pour laisser naître une Syrie nouvelle, vivante, attrayante méritant le nom de patrie, méritant que l’on œuvre pour elle, en participant au processus de changements grandioses qui étaient en œuvre. Je ne dis pas cela parce que je suis un homme politique, ou parce que je l’ai un jour été, mais en tant qu’être humain ; en tant que personne morale qui a passé son existence sans aucune garantie pour sa vie ou sa dignité, qui a supporté l’injustice comme si elle faisant partie de la nature des choses. C’en était de même de la laideur générale qui caractérisait tout l’environnement syrien, que ce soit dans les bâtiments, dans les relations de pouvoir ou dans la soumission à la culture, aux médias, à l’éducation, à la parole, à absolument tout.

Cet avant-goût de patrie n’a pas duré très longtemps. Le régime qui avait décidé du principe « Assad ou nous brûlons le pays », l’a effectivement brûlé, et a réussi à pousser la révolution pacifique à prendre les armes, ce qui n’a pas tardé à entraîner un lot de soutiens et de financeurs régionaux et internationaux, transformant le pays, déjà incendié, en un terrain de jeux et une place pour faire la guerre par procuration.

L’assassinat de mon ami Ahmad al-Sheikh par les milices du régime, le 30 janvier 2012 à Ashrafieh a été le choc qui m’a fait prendre la ferme décision de quitter le pays. Et c’est ainsi que mon fils César a vu se reproduire l’expérience de son père, en allant vivre de l’autre côté de la frontière, en Turquie, à l’âge de huit ans. Dans les deux cas, nous ne nous sommes pas beaucoup aventurés dans les terres turques et sommes restés à un jet-de-pierre de notre patrie originelle. Nous respirions le même air, goûtions la même huile d’olive dont les plantations s’étendaient identiques des deux côtés de la frontière.

Durant la période de ma vie qui sépare mes deux séjours turcs, j’ai expérimenté ce qu’on appelle « la nostalgie », bien que je n’aie jamais cessé les contacts avec ma seconde patrie à travers sa langue et sa littérature qui sont devenus « ma spécialité » après ma sortie de prison. C’est en cela d’ailleurs que mon expérience diffère de celle des deux millions ou plus de Syriens qui se répartissent entre les camps de réfugiés et les différents villes et villages turcs. Cette différence aurait du présenter l’avantage de ne pas me faire éprouver le mal du pays, ici, dans ma « seconde patrie ». Mais cela s’est passé différemment ; peut-être était-ce la conséquence de la catastrophe nationale qui m’a arraché à mon quartier d’Ashrafieh pour me jeter ici, comme suspendu dans le vide. C’est ainsi en tout cas que deux années et demie se sont écoulées depuis mon arrivée à Gaziantep, sans que je puisse sortir de ma coquille syrienne, bien que les portes des relations sociales locales me soient ouvertes. J’ai pu tout de même me mêler à la vie publique turque, je me suis intéressé à ses réalités, à l’opinion publique d’autant plus que la Turquie est acteur de poids dans la question syrienne, j’ai donc appris à connaître le pays d’accueil, sa société et ses difficultés, grâce à sa presse principalement, mais aussi grâce à ce que je voyais et vivais personnellement.

La vague d’agression contre les Syriens qui a eu lieu entre 2013 et 2014 a joué un rôle important dans mon appréhension du milieu d’accueil et a renforcé mes convictions, qui étaient jusqu’ici seulement théoriques, concernant une société turque qui serait fermée sur elle-même, faisant l’impasse sur une connaissance des caractéristiques des autres, et du monde extérieur de manière générale. J’étais surpris par exemple de découvrir qu’il existait des Turcs ignorant l’existence des Kurdes syriens, alors que ces derniers constituent un prolongement géographique – ethnique – et culturel direct des Kurdes de Turquie. Et où cela ? À Gaziantep, dont on dit que soixante-dix pourcents des habitants sont kurdes. Quant aux Kurdes de Turquie, certains ne connaissent de la Syrie que ce que nomme le parti travailliste kurde « Le Rojava »2.

Vis-à-vis des réfugiés syriens, il existe aussi des traitements variés de la part des différentes composantes turques. L’environnement religieux proche du Parti de la Justice et du Développement est généralement favorable réfugiés syriens, bien qu’il soit moins enclin à l’accueil des kurdes parmi eux. En contrepartie, les kurdes syriens trouvent un accueil chaleureux auprès des kurdes de Turquie, qu’ils s’abstiennent d’offrir aux arabes syriens. Et contrairement aux attentes, les Turkmènes syriens ne bénéficient nullement de discrimination positive, bien que leur connaissance de la langue turque leur offre, plus qu’à d’autres, un accès au marché du travail et aux services. Enfin, il existe une partie de la population qui se considère lésée par ces étrangers envahissant leurs villes et leur pays. C’est de cette partie qu’émane les conduites hostiles envers les réfugiés syriens, devenus aussi un sujet de discorde entre le pouvoir et l’opposition.

J’ai l’impression de m’être quelque peu éloigné de mon sujet. Je vais essayer de me rattraper en évoquant un entretien que j’ai eu avec une chercheuse turque intéressée par la situation des réfugiés syriens en Turquie. Nous nous sommes rencontrés lors de la deuxième vague de migration des réfugiés syriens en Turquie, qui cherchaient à rejoindre clandestinement l’Europe, en passant par la Grèce essentiellement. La chercheuse m’a demandé si j’avais l’intention de me réfugier en Europe, j’ai répondu par la négative. Elle m’a alors demandé si je souhaitais rester et m’installer en Turquie, j’ai aussi répondu négativement. Elle m’a donc posé en toute logique la dernière question possible : « Voulez-vous rentrer en Syrie alors ? » J’ai réitéré ma réponse et répondu par la négative. Je n’ai jamais eu l’occasion de réfléchir à cela de cette manière jusqu’à maintenant. Peut-être que cette conversation révéla quelque chose en moi, loin de la surface. Mon travail d’écriture était si prenant qu’il formait une sorte d’exutoire à des crises d’exil et de nostalgie. Pour ce qui est du travail d’intérêt général, je m’en étais éloigné, sans regrets. Car ce dernier n’avait pour moi de sens que lorsque j’étais à l’intérieur de mon pays. Je ne voulais pas être qualifié d’ « opposant de l’étranger » confortablement installé, comme aiment à les appeler ceux qui résistent là-bas, et je n’entends pas par-là ceux qui s’auto-désignent comme les « opposants de l’intérieur ».

Quant à l’ami Odai al-Zoubi, je l’ai rencontré pour la première fois il y a deux mois, je lui ai alors parlé de la nouvelle maison, que je venais de louer, il y a quelques jours, je lui ai dit que j’avais l’intention de planter des poivrons verts dans le jardin. J’avais en effet commandé mes graines préférées en Syrie mais elles ne sont finalement pas encore arrivées à cause de la fermeture des voies de passage aux frontières.

Je me suis remémoré à cette occasion un souvenir de la prison d’Adra et les accommodements des détenus, dans l’aile des prisonniers politiques, qui suggéraient une installation durable. Par exemple, des aubergines et des bamya3 séchés accrochés à des cordelettes suspendues le long du couloir devant les dortoirs. Lorsqu’on reçut la visite des officiers de l’unité de la sécurité politique dans notre section au mois de novembre 1995, juste avant d’entrer dans une nouvelle période de négociation pour notre libération, ils remarquèrent les cordelettes de légumes, qui furent interprétées comme un relâchement de la part des détenus. Le résultat fut la décision de nous transférer tous à la prison de Palmyre pour y purger le reste de nos peines.

Mon retard à planter les poivrons et autres légumes, dans ma nouvelle maison, aurait-il un lien avec ma crainte d’un destin semblable ? Celle d’un exil forcé par exemple ?

Traduit de l’arabe par Racha Abazied

L’article dans sa version arabe est disponible sur ce lien.
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1. En anglais dans le texte.
2. Terme employé par certains mouvements nationalistes kurdes pour désigner une zone géographique, historiquement peuplée par les Kurdes et qui est encore incluse dans l’État syrien.
3. D’origine tropicale, le bamya (ou gombo ou okra) appartient à la famille des hibiscus, ce légume vert ressemblant à un haricot vert est cuisiné et apprécié dans le bassin méditerranéen.

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