Journal de Damas : 1- la cité interdite de l’empereur

Immédiatement après les deux explosions de vendredi dernier, après l’angoisse des premières minutes et après m’être rassurée que mes enfants étaient loin des fenêtres et tout, je me suis surprise euphorique ! Oui euphorique ! Pourtant je ne me connais pas masochiste, je n’ai pas le désir de mourir à cet âge-là et je n’ai surtout pas l’intention ou le désir de voir ma ville détruite.

Au fait, j’ai senti qu’enfin on allait goûter à ce que nos autres compatriotes ont goûté, et que l’on allait toucher à la lumière brûlante qui a imprégné Deraa, Homs, Idleb et bien d’autres régions. On allait alléger la pression exercée sur eux, on allait payer notre dû pour mériter la nouvelle Syrie. Est-ce le Mimèsis fondamental chez l’être humain ? Mais est-ce qu’on peut sentir autrement devant ce qu’on voit par ailleurs en Syrie ?

Oeuvre du sculpteur syrien Aktham Abdul Hamid

Oeuvre du sculpteur syrien Aktham Abdul Hamid

Des amis de Homs que je n’imaginais jamais révoltés, le sont devenus en face de la barbarie du régime. Vous vous dites, sans doute, « mais Damas est au cœur de la révolution, voilà Douma, Darya, saqba, Barzeh, etc., tout l’entourage de Damas est enflammé ! » Certes, mais le centre de Damas est étouffé, c’est une ville qui vit actuellement une schizophrénie atroce ; elle est, comme elle a toujours été « La Capitale », mais elle est la périphérie, l’orbite la plus loin du soleil. Damas est la métropole de Douma, Damas rejette Douma. Elle y rejette aussi ses pauvres et ses marginaux, elle installe des barrages pour empêcher Douma de lui rendre visite. Il n’y a pas que Douma qui est rejetée. En réalité Damas se rétrécit de plus en plus pour devenir la cité interdite de l’empereur, et nous, ses habitants, nous sommes les otages de l’empereur.

Une géographie humaine très bizarre nous rend « névrosés », à l’image de notre ville ; elle nous rend des numéros dans une matrice qui n’a rien à voir avec les autres matrices du pays ; elle nous transforme en îlots déconnectés les uns des autres. Existe-t-il une révolution en Syrie ? On se le demande parfois comme des hallucinés. Ceux qui ne veulent pas y croire sont confortés à Damas, ils peuvent faire abstraction des panneaux, des slogans de mobilisation et des odeurs de la guerre déclarée contre les citoyens, qui se propagent dans l’air, dans les yeux, dans la langue. Ils peuvent ignorer les petites manifestations, gravement réprimées par le régime, qui sont apparues par-ci et par-là à Damas. Existe-t-il une grève à Damas ? On peut l’ignorer si on s’obstine à bouger exclusivement entre Qasaa, Abouroumaneh et Shaalan. La seule évidence tangible pour les « centraux » de la cité interdite est la privation qui se fait sentir de plus en plus et qui annonce « une crise », les enfant-mendiants qui se multiplient aux feux rouges. Or les obstinés continuent à croire qu’il n y a rien, car ils arrivent toujours à acheter leur pain du matin, cependant devenu plus cher.

L’explosion était pour moi un marqueur, le marteau du neurologue qui stimule les nerfs, une preuve irréfutable sanglante pour dire aux otages martiens : « écoutez, il y a une révolution là ». Hélas, L’euphorie s’est vite évaporée, trop de sang, trop fabriquée par le régime. Vite, j’ai compris que j’étais toujours l’otage de la cité interdite, son bouclier humain et que je ne verrai « le drapeau rouge » qu’à la fin, au moment du départ de l’empereur. Un jour, nous devrions faire muter les géographies humaines car il y a des désignations qui maudissent les désignés comme, par exemple, ce terme de « Capitale » qui maudit la Damas que j’aime.

N. B. Lundi, le 2 jan., une grande manifestation a eu lieu à la place Chahbandar au centre de Damas.

Par Nayla Mansour

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