La solidarité est encore vive à Alep

Je ne sais par quel chapitre commencer. Dois-je vous parler d’Alep en ruines ? Ou d’Alep la résistante ?  Et d’ailleurs, ai-je le droit d’en parler ?

J’ai eu beaucoup de chance car j’ai pu fuir la guerre et la misère dix jours après que la situation de ma ville se soit considérablement aggravée. J’ai quitté Alep le jour de mes 27 ans.

Avant de quitter la ville, j’avais écrit ces quelques lignes, simple témoignage, au sujet de mon vécu comme volontaire auprès des déplacés et des sans-abris qu’il fallait accueillir et reloger au début de la crise :

Les mains se tendent, les solidarités se nouent, afin d’accueillir les déplacés, de loger les sans abris …Un nombre impressionnant de familles ouvrent leurs maisons  pour accueillir les déplacés ayant fui les quartiers pilonnés. Des levées de fonds quotidiennes sont organisées à leur profit… les écoles sont transformées en centre d’hébergement et équipées pour leur prodiguer des soins… Une admirable solidarité se tisse, se noue…

Lorsque j’ai écrit ces lignes, je pensais que ces déplacements seraient temporaires. Que très vite, tout rentrerait dans l’ordre. Qu’un mois ou deux plus tard, les déplacés pourraient rentrer chez eux. Mais hélas, il en est allé bien autrement…

Il est difficile d’évoquer l’ampleur des destructions qui ont sévi au cours des 5 dernières années. Y penser me brise le cœur. Aujourd’hui tout est démoli…Ma ville, Alep, pierre après pierre, a été anéantie.

Comment croire qu’il ne s’agit pas d’un cauchemar mais de la réalité ? Alep, majestueuse cité cinq fois millénaire, capitale de la culture islamique, capitale économique de la Syrie est devenue la capitale de l’horreur et de la violence.

Graffiti sur le mur de Masaken Hanano à Alep. Poème de M. Darwich "Sur cette terre, il y a ce qui mérite de vivre"

Graffiti sur le mur de Masaken Hanano à Alep. Poème de M. Darwich « Sur cette terre, il y a ce qui mérite la vie »

Alep est détruite. Dévisagée. Et pourtant ses habitants sont sublimes : je souhaite témoigner de leur courage. Rendre hommage à ceux et à celles qui chaque jour continuent de lutter pour que la vie l’emporte sur la mort. Pour que l’espérance parvienne à percer au milieu des décombres. Laissez-moi vous raconter l’histoire de quelques-uns de ces héros peu ordinaires.

Avez-vous entendu parler des « casques blancs » ? Ce sont de  jeunes sauveteurs, des secouristes courageux qui donnent beaucoup d’eux-mêmes et ont pour mission de sauver des vies.  Ils font partie de la défense civile libre, ils veillent à rester neutres, à sauver tout le monde, sans distinction de religion ou d’opinion politique. Pour eux, un être humain est un être humain. La plupart d’entre eux remplissent cette mission en sus de leur travail : ils sont maçons, étudiants, chauffeurs de taxi… Elles sont étudiantes, institutrices, infirmières… Les gens savent qu’ils peuvent compter sur eux et reconnaissent en eux « des valeurs sûres ». Ils se localisent généralement dans les quartiers ciblés par les attaques aériennes. Dès que des barils bourrés d’explosifs sont largués par les hélicoptères, ils préparent leur civière, leur matériel d’intervention, et leurs caméras, pour documenter l’assaut. Après l’attaque, ils fouillent les décombres, tentent de sauver ceux qui sont prisonniers sous les gravats, ratissent les débris dans l’espoir de retrouver ceux qui respirent encore, là-dessous… pour  sauver une vie, ou deux… un souffle, ou deux…

Alep est scindée en deux parties : à l’est, la zone «libre», celle des Casques Blancs. A l’ouest, celle que le régime contrôle encore. Là, c’est le Croissant Rouge qui est à l’œuvre. J’ai eu la chance de travailler avec eux il y a quelques années… avec mes compatriotes qui sont restés là-bas. Ils font un travail incroyable. Ils ne sont pas autorisés à se rendre dans les zones bombardées, à l’est, pour des raisons politiques. Peut être que leur tâche est un peu moins périlleuse que celle des Casques Blancs, car ils ne se trouvent pas dans les quartiers ciblés par les frappes aériennes. Mais leur tâche est loin d’être aisée : ils subissent l’assaut de roquettes imprévisibles, et, comme tous les habitants de la ville, ils subissent quotidiennement les coupures d’eau, d’électricité, d’internet. Le Croissant Rouge désormais remplit de nouvelles fonctions, afin de permettre la résilience sur le long terme : ses volontaires creusent des puits pour trouver de l’eau, fixent des câbles pour récupérer l’électricité. Et bien sûr, continuent à prodiguer aux habitants les services habituels : distributions alimentaires, soins de première nécessité, dons de vêtements, etc.

Depuis que j’ai quitté Alep, je vis à Dubaï. Ici aussi les Syriens déploient des efforts considérables pour soulager le fardeau de leurs compatriotes. D’innombrables initiatives ont fleuri depuis le début de la crise syrienne, notamment grâce aux réseaux sociaux, qui permettent aux syriens de communiquer, de s’informer, de s’exprimer, de faire connaître leurs besoins ou leurs projets.

Personnellement, j’ai participé à deux projets : le premier s’appelle « Takaful Al-Souriyyine », c’est à dire « la solidarité des Syriens à Dubai » en français. L’idée est simple. Il s’agit d’une page d’interaction à 100% Facebook, de plus en plus suivie par les  Syriens. L’idée est de procurer des réponses aux questions et aux besoins des Syriens nouvellement arrivés à Dubaï, de les aider à mettre en place leur projet professionnel et à s’installer.

Le deuxième s’appelle «Ata’y», en arabe, c’est-à-dire «I give», en anglais. Ce projet est né à Damas tout d’abord. Il s’agit d’offrir des formations professionnelles à prix symbolique à de jeunes diplômés, et d’utiliser ces fonds récoltés pour acheter des paniers alimentaires à destination des quartiers les plus touchés.

À Dubaï, le concept est «Zero Cost» ce qui signifie que les formations professionnelles offertes aux syriens sont gratuites, les formateurs sont bénévoles : ils donnent de leur temps et de leur talent afin de permettre à leurs confrères de trouver une place sur le   marché du travail, d’accéder à l’emploi.

Ces quelques lignes visaient à présenter quelques efforts humanitaires que les Syriens et les Syriennes, à l’intérieur du pays et ailleurs, déploient chaque jour, de manière héroïque et loin des projecteurs.

Ce qui nous relie dans cette longue épreuve, c’est notre humanité : la capacité de reconnaître en l’autre un frère, une sœur, de se donner pour que ce frère, cette sœur, ait la vie sauve. C’est grâce à cette reconnaissance, grâce à toutes ces mains tendues que la Vie l’emportera et que la Syrie renaîtra[1].

Par Zeina Yagan

 

[1] Je souhaite adresser mes vifs remerciements aux personnes avec qui j’ai noué des projets étroits au service des syriens à Dubai : Bana Mamlouk (Institutrice), Sarah Ramadan (Member iGive), Nora Yagan (Life Coach), ainsi je souhaite remercier Sophie-Anne Sauvegrain et Florence Ollivry  pour leur lecture de mon témoignage et leur soutien)

 

 

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