La Syrie ou la « banalité du mal »

karasuAprès le massacre de Darya, un nouveau rapport de l’ONU a condamné le régime syrien pour « crimes contre l’humanité ». Ce n’est pas la première condamnation de ce type, et avant lui, il y eut ceux d’Amnesty international, de Human Rights Watch, du FIDH, et bien autres ONG…

Les pratiques barbares du régime syrien sont aujourd’hui connues de tous, même si elles ne sont pas reconnues officiellement par toutes les nations du monde…

Après les bombardements des villes, les attaques des hôpitaux, les exécutions, les tortures atroces dans les prisons, les massacres collectifs et les viols et agressions en tout genre, on se pose naturellement des questions sur la nature de ces « êtres humains » capables d’être si « non humains » : Jusqu’où l’humain peut-il aller dans la barbarie ? Les tortionnaires ont-ils des sentiments ? Ressentent-ils de la culpabilité ? Comment peuvent-ils agir avec une telle atrocité ? Et enfin, le mal absolu existe-t-il ?

Ces actes barbares ne sont pas sans nous rappeler des crimes tristement célèbres dans l’histoire de l’humanité. Sans les énumérer tous, la Shoah reste un exemple étudié et très commenté sur lequel des philosophes se sont penchés et se sont posés des questions essentielles sur la nature du mal.

Pour Hannah Arendt, le mal est quelque chose de banal, mais il faut bien comprendre ce qu’elle entendait par là. Car elle ne cherchait surtout pas à minimiser le « mal », mais à le comprendre. La « banalité du mal » selon Arendt est un concept philosophique très innovateur, car il pose la possibilité de l’inhumain en chacun de nous. Cette possibilité de l’inhumain émerge nécessairement d’un système totalitaire, et suppose que le crime soit commis dans des circonstances telles, que les « criminels » ne puissent sentir ou savoir qu’ils font le mal.

Ce contexte de destruction de la personnalité morale est important à comprendre, parce qu’il entraîne l’individu à perdre toute référence individuelle aux notions de « bien » et de « mal », et donc à perdre le sens moral.

Les tortionnaires sont donc des gens ordinaires, ainsi était Eichmann, qu’elle approcha et étudia de près en tant que journaliste. Ceux qui se sont acharnés à fabriquer une espèce humaine qu’ils (les nazis) estimaient supérieure, ne sont plus capables de regarder leurs sujets d’expérimentation comme des êtres qui leurs ressemblent. On efface dès lors, toute culpabilité possible dans l’esprit des bourreaux. Car, faut-il encore, pour ressentir la moindre culpabilité, que les criminels aient conscience d’avoir atteint l’humanité dans sa chair, en commettant leurs crimes infâmes.

Cette analyse nous pousse à nous pencher sur le travail d’un autre philosophe qui s’est intéressé de près à la bombe atomique et la destruction massive. Il jugeait la capacité intellectuelle de l’homme incapable à un moment donné de maîtriser le pouvoir destructeur de la technique que lui-même a engendré.

Pour l’auteur de « L’obsolescence de l’homme », le drame, c’est la désuétude de la méchanceté. Selon lui, plus besoin d’être vraiment « méchant » pour participer au pire : la division du travail rend la responsabilité presque impossible. Anders pense en parallèle avec Arendt : le temps d’Eichmann n’est plus celui de notre époque. En bref, il suffit d’être un employé, un ouvrier ou un fonctionnaire sans imagination, pour faire partie d’une machine de guerre en marche !

Dans une autre de ses analyses, il se penche sur l’Histoire, qui pour lui devient de plus en plus une succession sans observateur, aux souhaits eux-mêmes suggérés par l’industrie culturelle. L’absurdité du monde est une évidence mais aussi sa misère, l’essentiel est de ne pas la falsifier sous des dehors enjoués et optimistes, moins encore de sombrer dans la mélancolie. Dans une interview datée de 1977, Günther Anders affirmait que « la tâche morale la plus importante aujourd’hui consiste à faire comprendre aux hommes qu’ils doivent s’inquiéter et qu’ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime ».

Si le mal est chose banale, et que chacun de nous peut être un « tortionnaire » sans en avoir véritablement conscience, alors subsiste tout de même le choix moral, à condition de prendre conscience de notre degré d’aliénation, d’assumer nos peurs et de faire face à la réalité.

Par Racha Abazied

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