La Syrie : une tragédie sans attrait

La guerre en Syrie est désormais une tragédie humaine et humanitaire. Plus de 215 000 morts, près de 200 000 prisonniers et disparus, des crimes contre l’humanité d’une horreur indescriptible, des maladies, des pénuries et la moitié de la population déplacée ou réfugiée. Les Syriens ne sont plus que des survivants dans des décombres, se demandant si la prochaine bombe n’aura pas raison d’eux.

Mais pourquoi cette tragédie soulève-t-elle si peu de compassion et de solidarité ? Certes, ce n’est pas la première catastrophe, ni la première guerre qui se déclare dans une relative indifférence. Il existe une catégorie de catastrophes, qui indépendamment de leur ampleur ou des dégâts causés, restent considérées comme « peu présentables », ou « peu attractives ».

Les catastrophes naturelles attirent la sympathie et la solidarité pour une raison simple : l’homme n’est pas directement responsable des dégâts. La colère de la nature et ses déchaînements, font partie de ces éléments qui dépassent l’Homme. Que peut-on faire devant un tremblement de terre, un volcan ou un tsunami ?

Les guerres, les catastrophes nucléaires et les conflits militaires par contre, posent la question de la responsabilité de l’homme. Ce degré de responsabilité est parfois difficile à évaluer. Pour les conflits armés par exemple, il faut pouvoir juger de leur « justesse ». Certains de ces conflits sont perçus comme « justes », et les revendications de leur peuple légitimes : la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale, la guerre du Vietnam, le Tibet ou la guerre d’Espagne. D’autres ont revêtu une dimension universelle : la Shoah, les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki.

Mais beaucoup d’autres catastrophes, de génocides, d’épurations ethniques ne suscitent que peu d’intérêt et d’élans de solidarité ; le génocide cambodgien dans lequel 1,7 million de gens ont perdu leurs vies (21 % de la population du pays) a été une des pires tragédies humaines du siècle dernier, le génocide « ignorée » – ou presque – du Rwanda et ses 900 000 morts en 90 jours. Ce qui se passe en Syrie aujourd’hui semble rejoindre cette lignée.

L’une des raisons relève de l’image que renvoient les révolutions et les protestations armées en général. Pour être considérées comme « légitimes », il faut qu’elles répondent à ce critère essentiel du combat du bien contre le mal : liberté contre tyrannie, démocratie contre totalitarisme, etc. Les révolutions arabes, qualifiées de « printemps arabe » à leur début, ont bénéficié d’une certaine « sympathie » tant qu’elles restaient « pacifiques » et que les partis « islamistes » n’avaient pas encore occupé le devant de la scène.

illustration de Hossam Al-Sa'adi

illustration de Hossam Al-Sa’adi

La fulgurante montée de l’état islamique (Daech) et l’entrée dans l’ère jihadiste bénéficie, elle, d’une extraordinaire couverture médiatique et pour cause : les extrémistes de Daech, maîtrisant parfaitement les techniques de mise en scène propres aux films d’horreur, ont réussi grâce à une surenchère d’atrocités en tout genre à se présenter comme « le mal absolu » aux yeux d’un Occident effrayé et paralysé devant ce mutant jihadiste né dans le chaos syrien et irakien.

Ce monstre jihadiste a pu grandir grâce la bienveillance d’un régime totalitaire qui l’a laissé prospérer car il sert ses intérêts. Le régime d’Assad dont l’unique préoccupation est de se maintenir au pouvoir -quitte à détruire le pays tout entier- cherche dès le début à démontrer que la révolution syrienne est dénuée de légitimité et qu’elle est portée par des extrémistes. Son principal ennemi n’est pas Daech mais le peuple et ses revendications démocratiques, qu’il n’a de cesse de réprimer dans le sang. L’avènement de Daech sert donc parfaitement sa propagande bien rôdée : il est le protecteur des minorités et la seule alternative possible face à l’extrémisme religieux. Pour un dictateur qui, depuis plus de quatre ans, présente le massacre de son peuple comme un combat contre le terrorisme, que rêver de mieux ? La terreur que répand Daech masque la sienne, le rendant presque fréquentable aux yeux de certains.

La situation syrienne paraît donc complexe au regard de l’observateur non averti : on ne sait plus trop qui est qui, de révolution on est passé à une guerre civile, avec de multiples acteurs, internes comme externes, sans oublier ce flux incessant d’images de destruction et de sang qui provoque un sentiment de lassitude et de rejet pour une crise qui se prolonge et qu’on l’on qualifie souvent d’ « inextricable ». Ses apparences de complexité et l’incompréhension qu’elle suscite rendent la cause syrienne moins « défendable » et moins « légitime » ; sans oublier qu’elle est trop « sanglante », et donc « dérangeante » aux yeux de l’opinion publique.

Si aux premiers massacres de Deraa, Houla et Homs, les condamnations des crimes par la communauté internationale ne s’étaient pas faites attendre, aujourd’hui, elles sont à peine audibles. Parler de « Syrie » aujourd’hui se réduit à évoquer un bilan chiffré express avec de longs focus réservés à une bande de fanatiques aux pratiques barbares. Les Syriens ne sont plus identifiés comme les « victimes » d’une injustice qu’ils sont en droit de combattre, mais plutôt comme les « acteurs » d’un mal dont ils seraient les premiers responsables. La victime devient ainsi en partie coupable, quant au statut de criminel, il est dilué dans sa multiplicité. Le principal responsable et criminel des massacres de la population n’est plus nommé comme tel. Le criminel n’est même plus considéré selon une échelle morale ou quantitative mais à l’aune d’une vision unilatérale et spectaculaire.

C’est ainsi en tout cas que la lutte de tout un peuple pour la liberté et la dignité a perdu de son aura, et même jusqu’à son simple droit de cité en tant que combat pour la justice. Cela a évidemment pour conséquence directe d’éroder la sympathie et la solidarité envers des millions de Syriens éclipsés des radars médiatiques.

Espérons seulement que la tragédie syrienne ne rejoigne pas trop vite le long cortège des tragédies oubliées…

Par Racha Abazied

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