Le mythe de la « Laïcité » des Assad

Parmi les arguments assénés à satiété par les partisans de la dictature syrienne figure en bonne place la supposée « laïcité » du régime Assad. Il est d’ailleurs frappant que cette « laïcité » illusoire soit associée à la défense des minorités (alors que la proportion de Chrétiens dans la population syrienne a diminué de moitié depuis l’avènement des Assad en 1970) et à la promotion des droits de la femme.

Ces deux notions n’ont pourtant rien à voir avec la laïcité, qui est la neutralité de l’Etat face à toutes les croyances, religieuses ou non. La République française a construit sa laïcité dans les crises et l’affrontement avec l’Eglise catholique. La séparation de l’Eglise et de l’Etat, en 1905, précède en France de quarante ans le droit de vote des femmes. Et la Révolution française avait, selon la formule fameuse d’un de ses députés, reconnu aux représentants des minorités religieuses tous leurs droits en tant que citoyens, et aucun en tant que communauté.

Cela n’a pas empêché les dictateurs arabes de tous broder sur leur attachement à l’émancipation féminine (Ben Ali en Tunisie) ou sur leur protection des minorités (les Coptes pour Moubarak en Egypte). Cela participait de leur propagande paternaliste à l’égard de leur population (sans moi, pauvres sujets, le pire vous menace) et de leur posture « progressiste » sur la scène internationale (je suis le seul rempart contre les forces des ténèbres, islamisme, voire Al-Qaida).

Jamais pourtant ce mensonge d’Etat n’a été porté à une outrance comparable à celle du régime Assad. Or Hafez al-Assad, le fondateur de la dynastie, prend le pouvoir en 1970 contre les promoteurs, l’année précédente, de la seule Constitution de l’histoire de la Syrie qui peut effectivement être qualifiée de « laïque ». Assad senior « régularise » son putsch par une mascarade électorale qui, en 1971, attribue 99,2% des suffrages à sa seule et unique candidature. Et il amende la Constitution en 1973 pour y inscrire l’appartenance explicite du chef de l’Etat à la religion musulmane.

Le terme de «laïcité » est absent de la propagande officielle, qui célèbre en revanche les acquis « socialistes » et les avancées « nationalistes » du régime Assad. En 1979, le Baas syrien, officiellement « arabe » et « socialiste », s’allie avec la République islamique d’Iran contre le Baas irakien. Cette alliance, confortée par la guerre déclenchée par Bagdad contre Téhéran en 1980, reste inébranlable jusqu’à ce jour.

Assad père et fils s’appuient sur un ministère des Affaires religieuses (dit des Waqfs) et un mufti de la République pour gérer une bureaucratie islamique. Cette gestion d’un corps de fonctionnaires de la religion est l’exact contraire de la séparation laïque entre l’Etat et le culte. En Syrie, les imams sont censés tous les vendredis célébrer la gloire du chef de l’Etat et ses réalisations.

Outre ce ministère intégré à la machinerie politique de la dictature, les Assad ont coopté des personnalités sunnites chargées de conforter la légitimité présidentielle dans les rangs de la communauté majoritaire de Syrie. Rappelons que, en l’absence de toute statistique officielle, on estime à quatre cinquièmes la proportion de sunnites en Syrie (très majoritairement Arabes, avec une minorité kurde) et à 12% celle des Alaouites (tous ethniquement Arabes).

Ces personnalités les plus connues ont été le cheikh Ahmad Kaftaro, décédé en 2004, ou le cheikh Ramadan al-Bouti, tué dans un attentat en 2013. Tous deux se sont distingués par leur soutien virulent au régime Assad, ainsi que par leurs vigoureuses attaques contre le principe même de la laïcité, assimilé à de l’impiété.

En février 2006, c’est à Damas que se déroulent les plus violentes manifestations contre la publication dans la presse occidentale des caricatures du prophète Mohammed : la police politique syrienne organise les manifestations qui aboutissent à l’attaque de l’ambassade de France, ainsi qu’à la destruction des ambassades du Danemark et de Norvège.

Ceux qui croient encore à la « laïcité » de Bachar al-Assad peuvent, par exemple, consulter cette dépêche de l’agence d’information gouvernementale (Sana) rapportant le prêche de la fin du Ramadan 2012 (Aïd al-Fitr) : le cheikh en charge de la cérémonie y a exalté la lutte du chef de l’Etat au service de l’Islam contre « la conspiration et le terrorisme ».

http://sana.sy/fra/51/2012/08/19/437134.htm

Mais il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut entendre…

Jean-Pierre Filiu

Jean-Pierre Filiu

Par Jean-Pierre Filiu
Professeur des universités à Sciences Po (Paris). Historien, arabisant, spécialiste de l’Islam contemporain.
Après une riche carrière diplomatique, il se consacre à ses recherches universitaires et occupe différents postes dans de prestigieuses universités américaines. ll est l’auteur de plusieurs ouvrages clés sur le Moyen-Orient et ses essais sont publiés dans une douzaine de langue. Un de ses récents livres est consacré à la Syrie : « Je vous écris d’Alep » (Denoël, 2013).
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