Le néant de Samar Yazbek

Les portes du néant étaient jadis les portes du pays des merveilles, celles des terres de fertilité, de sécurité et d’amour, c’étaient tout simplement, les portes de la patrie. Ainsi, Samar Yazbek a baptisé son dernier roman Les portes du néant. Ce livre n’est pas un témoignage ordinaire, c’est un récit douloureux où se mélangent le courage et la peur, l’espoir et le désespoir et où la seule présence est celle de la mort.

Obligée de quitter la Syrie après le début de la révolution, Samar Yazbek, l’écrivaine et la militante syrienne, va trouver refuge en France. Mais Paris, la ville lumière, n’était pas pour elle une destination volontaire, c’était un refuge forcé, une étape transitoire avant de pouvoir retourner – victorieuse – chez elle. D’où son incapacité à apprendre la langue française pendant les deux premières années de son exil.

Dans un petit café parisien, nous nous sommes rencontrées, Samar et moi, nous avons parlé de notre révolution, de notre Syrie et de notre exil. Aujourd’hui, vivant sa cinquième année en France, Samar dit : « Chaque fois que j’essaie de parler en français, je sens que j’étouffe. » Après son arrivée en France, elle n’a pas arrêté sa lutte pour la liberté et la dignité, elle a voulu aider les femmes syriennes à surmonter leurs difficultés, au sein d’une Syrie agonisante, en leur assurant le soutien financier, éducatif, psychologique et logistique et créant des microentreprises où ces femmes peuvent s’investir.

Poussée par l’urgence de continuer la lutte, et, au-delà, d’un énorme besoin de retourner et voir son pays et son peuple, l’écrivaine a ressenti la nécessité de témoigner, faire entendre ceux qui n’ont pas de voix, raconter la mort qui ravage son pays, décrire la lutte des gens pour survivre.
Samar dit : « C’est notre devoir, à nous les survivants, envers nos morts, de raconter la vérité, de parler de tout ce qui se déroule en réalité, c’est la moindre justice qu’on peut offrir aux victimes. » Elle se considère comme une sorte de « pont reliant les gens (héros) qui sont à l’intérieur avec le monde extérieur. »

Samar Yazbek est retournée clandestinement trois fois en Syrie, dans la région d’Idlib, Saraqueb et Kafarnabel, entre février 2012 et août 2013. Cette jeune militante a traversé littéralement les portes du néant, elle a logé chez une famille syrienne partager son quotidien et témoigner de l’horreur des bombardements, l’afflux des djihadistes étrangers qui sont venus voler aux Syriens leur révolution.

Quand je lui ai demandé de me décrire ses sentiments en entrant clandestinement dans sa propre patrie, j’ai vu une lueur de tristesse et d’amertume dans ses yeux, elle a répondu :« Cela m’attristait beaucoup, mais durant mon dernier voyage en 2013, j’ai eu  vraiment l’impression que la  Syrie était déjà un néant… Ce n’est plus notre Syrie ! »

Samar Yazbek

Samar Yazbek

Là où Samar était, les obus tombaient partout, puis, c’étaient autour des barils d’explosifs. Mais elle a apprivoisé la peur et la mort. Elle ne lâchait jamais son carnet car elle voulait à tout prix archiver les crimes comme l’histoire de ce soldat qui a été assassiné par un coup de feu dans ses  parties intimes lorsqu’il a refusé de violer la fille d’un dissident. Sur les routes qu’elle parcourait entre Saraqueb et Kafarnebel, où la mort surgit à chaque moment, elle était protégée par des membres de l’ALS (Armée Libre Syrienne). Selon elle : « Il ne reste que quelques bataillons sur le terrain. »

Au mépris du danger, l’auteure a recueilli plus de 100 témoignages, dont ceux des émirs de groupes djihadistes, tel celui d’Abou Ahmad, émir d’Ahrar Al cham et d ’Abou Hassan, émir du front Al Nosra.

– Lors de ces rencontres avec ces émirs, ceux qui ont volé notre révolution, comment as-tu pu maîtriser ta colère contre eux ?
Samar m’a répondu :
– La révolution m’avait beaucoup changée, je suis devenue plus calme, sereine et assagie.

Ses carnets contiennent aussi les histoires des enfants qui fuient leurs parents pour combattre avec les bataillons islamistes : « Quand les parents d’un gamin de treize ans qui essayait de fuir voulaient ramener leur fils avec eux, il les insulta et les maudit. » L’écrivaine parle également des femmes vivant quotidiennement sous les bombes et les explosions, guettant à chaque moment leur mort. Elle me confie ensuite en chuchotant : « Personne ne peut imaginer vraiment  ce que vivre sous les bombes veut dire. »

Ainsi, elle parle  de ces militants qui n’ont pas eu d’autres choix que celui de porter des armes pour se défendre contre la tyrannie du régime. Dans ce livre, tout le monde a une histoire unique à raconter, même les enfants, comme la petite Alaa qui attendait Samar tous les soirs pour lui raconter ses histoires.

Clouée par la peur sous les bombes qui ravageaient la ville de Saraqeb où elle séjournait pour rencontrer les femmes et les activistes avec qui elle travaille et suivre le développement de leurs projets, Samar n’avait pas le droit de mourir, elle devrait vivre. La femme chez qui elle logeait lui disait : « Ne meurs pas ici, il faut que tu retournes là-bas pour parler de notre souffrance, tu es le fil qui nous relie au monde. » Samar poursuit avec détermination et une grande force perceptible dans sa voix, et me dit : « La peur est un luxe pour nous, les exilés, on ne peut pas se la permettre. Moi, la survivante, j’ai un devoir envers ceux qui sont morts. Il faut faire face, il faut continuer, il faut lutter et parler. »

En sortant de ces portes du néant, vers le monde extérieur, Samar se rend compte qu’elle était dans un monde irréel où l’on perd la notion du temps et du lieu. Elle découvre la réalité de l’exil : « Quand tu es exilé, tu es nulle part. » Néanmoins, après son retour de ces voyages imaginaires, sa fille la trouvait rayonnante, Samar s’exclame et lui dit : « Ce doit être le rayonnement de l’amour de la patrie. »

Rarement une telle radioscopie du chaos ne fut publiée, Les portes du néant de Samar Yazbek nous plongent dans un monde irréel de l’injustice humaine. C’est un ouvrage bien plus que nécessaire à lire, appartenant pour Christophe Boltanski à la « littérature du désastre».

Par Nemat Atassi

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Samar Yazbek « Les Portes du néant »,
Traduit de l’arabe par Rania Samara, préface de Christophe Boltanski
Édition Stock, coll. « La Cosmopolite », 2016.

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