Le rendez-vous tant attendu de ma mère

Ce texte relate des évènements réels vécus à la fin des années 1980, sous la présidence d’Hafez al-Assad, père de l’actuel Bachar al-Assad.

Mes oncles ont fini par enfermer ma mère dans la maison. Ils ont changé la serrure et lui ont pris sa clef. Ils ne parvenaient plus à la « ramener à la raison ». Ils en avaient assez de ses crises de colères, de ses lamentations et ses explosions ; elle les accusait sans cesse : « Vous connaissez un tel et un tel : si c’était vos propres enfants, vous ne resteriez pas les bras croisés ». Ils s’étaient habitués à ses propos, ils ressentaient une tristesse profonde et sincère pour elle, et ils repartaient à chaque fois. Le spectacle qu’elle offrait durant ces crises leur déchirait le cœur.

Des plaintes et des avertissements leur sont parvenus concernant « des visites répétées » de ma mère auprès des bureaux des services de sécurité de Damas.
Elle se levait très tôt le matin. Quittait discrètement la maison et se rendaient dans un de nombreux bureaux que l’une de ces « bonnes femmes », des diseuses de bonne aventure, avait bien voulu lui indiquer, et dont les tarifs variaient selon les révélations : « Voilà une bonne nouvelle, ma bonne dame : votre fils est vivant. Il se trouve à telle section ». La dernière annonce avait coûté plus cher que les précédentes, peut être était-ce la bonne ?
Ces visites devenaient de plus en plus régulières. Les ustensiles en cuivre de son mariage, ses bijoux, les tapis persans, tout y était passé. Mais y a-t-il plus cher qu’un enfant ?

Tableau de Youssef Abdelki intitulé : "Fleur et clou"

Tableau de Youssef Abdelki intitulé : « Fleur et clou »

Elle est arrivée sur place remontée à bloc, devant la fameuse section appelée « Section Palestine ». Il faut dire que cette fois-ci, le visage de la femme était différent. Toute la nuit, elle s’était répété les noms des personnes que la dame lui avait indiqués comme des personnes importantes à consulter. Elle avait beaucoup marché, car aucun taxi n’approche cet endroit. De la place des Omeyyades jusqu’à l’entrée de la rue isolée et fermement gardée, elle n’avait pas ressenti la fatigue, emportée par la joie de toucher au but.

Après plusieurs barrages, la voici, comme d’habitude, devant l’entrée de la section :
– Grand-mère, rentrez chez vous et arrêtez cette mascarade ! lui avait dit un agent armé, d’un ton moqueur mais encore attendri.
– J’ai quelque chose à dire au directeur de la section, dit-elle fermement.
Des rires collectifs raisonnaient parmi les agents. Mais, elle insista :
– Croyez-moi ! Allez-y, dites-le lui !
Après plusieurs va-et-vient, un agent plus féroce lui dit d’un ton emporté :
– Si vous ne partez pas, c’est vous qu’on arrêtera !
Comme s’il lui avait donné la formule magique, elle changea complètement de tactique et elle s’assit en pleine rue :
– Arrêtez-moi, si vous voulez, au moins à l’intérieur je pourrai sentir de près l’odeur de mon fils.
Ne bougeant toujours pas, un responsable de patrouille arriva sur place :
– Casse-toi vite d’ici, sinon…
Ses yeux croisèrent son arme pointée sur elle. Pour toute réponse, elle dit simplement :
Tirez-moi dessus si vous voulez, mais je ne bougerai pas d’ici avant de savoir où est mon fils !
Ils la firent entrer pour la toute première fois ! Après des heures d’attente et de détours entre les bureaux, où aucune chaise n’est prévue pour des mamans qui attendent, elle atterrit finalement dans le bureau du chef de la section !
« J’ai bien fait d’insister ! » se disait-elle intérieurement avec une joie dissimulée. La voici enfin à ce rendez-vous qu’elle attendait depuis des années.
Un homme était assis devant un large bureau, il ne l’invita pas à s’assoir. À aucun instant, elle ne pensa que cet entretien durerait à peine deux minutes, et qu’elle se retrouverait ensuite jetée dans la rue, face à terre, après avoir perdu connaissance certainement dans ce même bureau.
À aucun moment, elle ne s’était imaginé qu’elle rentrerait chez elle comme une coquille vide et silencieuse ; et qu’à partir de ce soir-là, elle serait prise d’hallucinations incompréhensibles qui dureraient plusieurs jours encore. Elle ne pouvait s’imaginer non plus que tout cela se produirait à la suite de ce qu’allait lui dire ce directeur, sans la laisser placer un seul mot :

– T’as pas fini de te traîner dans la boue comme ça ? T’as pas honte d’aller d’une section à l’autre chaque jour ? Tes enfants ? Mais t’as perdu la tête ou quoi ? Tu les appelles encore « tes enfants » ? Ils nous font une sorte de front, ou quoi ? Une fille communiste, un fils baasiste du mauvais côté, et un autre « islamiste ». T’aurais mieux fait d’élever des chiens ! Les chiens, au moins, sont fidèles. Aucun de tes soi-disant « enfants » n’a pensé à toi. Il est temps que tu les répudies et que tu oublies que tu les as mis au monde !

Par Fadia Lazkani

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