Le seul hommage qui vaille…

Illustration de Saed Hajo

Illustration de Saed Hajo

Penser à la Syrie trois ans après le début du soulèvement populaire, c’est d’abord rendre hommage à ceux dont on parle peu : les gens « ordinaires ». Ces gens du « peuple » qui, un jour, dans un sursaut inattendu ont eu ras-le-bol de la corruption, de la pauvreté, du népotisme, de l’oppression…

Ces gens ordinaires -hommes, femmes, enfants, jeunes et moins jeunes- sont sortis des mosquées,  des universités, des villages et des campagnes pour crier leur colère et dire : ASSEZ !
Ils rêvaient de dignité et de liberté, ils rêvaient d’une révolution pacifique et regardaient les yeux pleins d’espoir vers l’Egypte et la Tunisie. Certains sont  même revenus au pays après des années d’exil, le payant de leur vie. D’autres ont refusé de quitter leur  terre natale et y ont laissé leur peau et leur liberté. Beaucoup se sont arrachés à leur patrie prenant le chemin de nulle part, celui de l’exil, celui de l’éternel remord qui ronge à petit feu.

Ces gens ordinaires-là sont pourtant encore dans « la rue » à crier famine, à protester contre les deux terrorismes qui sévissent maintenant  en Syrie. Ils luttent contre le régime criminel d’Assad et aussi contre ceux qui ont exploité et vidé la révolution de tout espoir de changement démocratique. Ils sont maintenant « dans la rue » pour secourir les plus démunis, éduquer là où les écoles ont été rasées, essayant de préserver la mémoire de la révolution. Ils se mobilisent contre la faim, la maladie et la violence  qui dépassent toute imagination et tout entendement humain.

Ces gens ordinaires, eux, sont occupés à gérer la crise et porter secours. Ils tentent de répondre à un seul impératif : soulager la souffrance, agir pour apporter de l’aide humanitaire. Cette lutte accapare toutes les ressources et, bien qu’elle constitue elle aussi une forme de révolte contre la réalité insoutenable, elle puise tellement dans les forces vives des activistes, que personne n’a plus l’énergie de se tourner vers la sphère politique, ni de réfléchir à un possible renversement de situation.

Si les ressources humaines, intellectuelles étaient disponibles et si la volonté de transformer et de changement étaient également là, pourquoi alors la Syrie n’a-t-elle pas encore accouché d’un leadership, d’une  vision ou d’une structure qui aurait pu permettre au soulèvement de transformer la réalité ?

A la question du pourquoi, les éléments de réponse sont nombreux :
Ils sont d’ordre interne :  violence sans précèdent du régime, « complicité » entre le régime et les factions militaires et islamique de l’opposition afin de museler toute opinion divergente.

Ils sont aussi d’ordre externe : ingérence des Etats régionaux,  silence et laisser-faire au niveau international. On croirait que la communauté internationale contemple les deux parties du conflit en train de s’éliminer mutuellement et qu’elle participe, de manière intentionnelle ou non, à amplifier l’incapacité de l’opposition à créer une direction indépendante et prête à se sacrifier autant que ces « gens ordinaires » ; à créer une coalition unie sur les valeurs de base, les principes et les pratiques essentiels qui auraient pu guider ces gens prêts à mourir pour voir naître cette transformation démocratique du pays.

C’est avant tout ce manque de leadership qui a ouvert la voie à la régionalisation de la crise, transformant le sol syrien en un espace de règlements de comptes aux relents de nouvelle guerre froide entre la Russie et l’Etats-Unis.

Ces gens ordinaires de la Syrie paieront encore une fois de leur vie, de leurs rêves et espoirs. Ils seront encore ballottés et exploités par les différentes parties  du conflit qui sont devenues des forces fantoches manœuvrées par les puissances régionales et mondiales.

Illustration de Houssam Ballan

Illustration de Houssam Ballan

En ce troisième anniversaire de la révolution syrienne, le seul combat qui vaille la peine d’être mené est celui de ces gens ordinaires qui peuvent encore, grâce à leur lutte quotidienne, faire émerger un leadership indépendant et autonome, fruit de la souffrance des Syriens. Un leadership capable de fédérer une société civile en Syrie qui aura à nouveau ras-le-bol des mensonges et crimes du régime autant que des crimes et de l’incompétence de l’opposition dans toutes ces dimensions, militaires, civiles et religieuses.

En ce troisième anniversaire de la révolution syrienne, le seul hommage qui vaille la peine d’être fait, s’adresse aux martyrs, aux victimes, aux écorchés de la révolution et à ces gens ordinaires qui font encore  du refus de l’inacceptable leur pain quotidien.

Penser à la Syrie trois après le début du soulèvement populaire, c’est surtout penser à eux, car eux seuls peuvent encore ressusciter et mener la révolution que beaucoup s’ingénient à enterrer.

Par Rania S. G.

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