« Les couleurs du Sultan », ou le roman en rouge d’Isabelle Hausser

Hausser, Isabelle, " Les couleurs su Sultan ", Buchet/Chastel, 2014

Hausser, Isabelle,  » Les couleurs su Sultan », Buchet/Chastel, 2014

L’ouvrage d’Isabelle Hausser est un roman intéressant à la fois pour le lecteur syrien bien informé, que pour toute personne francophone non initiée à la « complexité » de la situation syrienne.La romancière qui a passé trois ans en Syrie avec son mari, Michel Duclos, ambassadeur de France de 2006 à 2009, nous décrit la Syrie de manière allégorique par le biais d’un personnage fictif.

Le narrateur, un proche du pouvoir qui n’est jamais nommé, nous conte l’histoire d’un état imaginaire. Il dévoile le cauchemar dont souffre ce pays sous le règne d’un « vieux sultan » despote et sanguinaire, qui tient dans sa main de fer le pays tout en le considérant comme sa propre ferme. Ainsi, il prépare son fils aîné pour lui succéder dans cette « affaire familiale ». Mais le destin veut que le fils aîné meure subitement dans un accident. Le vieux sultan se trouve alors obligé de faire revenir son fils cadet, qui vit dans un pays étranger pour poursuivre ses études, et le prépare pour accéder au pouvoir.

Connaissant bien Mansour, le nouveau sultan, depuis son enfance, le narrateur dévoile aux lecteurs la complexité de sa personnalité qui va d’une faible estime de soi à un tempérament réservé et très influençable, pour en montrer finalement la face violente et monstrueuse.

Une fois au pouvoir, Mansour s’affiche comme un jeune homme moderne qui promet beaucoup de réformes à son peuple, qui à son tour, trouve un peu d’espoir en lui et en la personne de sa jeune femme moderne qui a vécu toute sa vie à l’étranger. À travers les confidences du narrateur, on ne tarde pas à sentir la déception du peuple avec la répression que ce jeune sultan exerce, le manque de liberté, la corruption et le vol de tous les biens du pays par ceux que le narrateur qualifie d’ »affairistes ». Ce sont les cousins maternels du sultan formant une élite de sa confession minoritaire.

Dans ce livre, le lecteur peut trouver tous les détails des secrets et complots de la politique intérieure et extérieure du sultanat, comme les relations avec la « Principauté de neige » (le Liban), ou la république théocratique de Perse (l’Iran), ainsi que les relations mystérieuses avec l’Ennemi (Israël) et la faction d’Allah…

Face à l’injustice, la dictature et la corruption, et suite aux évènements du printemps arabe qui a secoué les pays des alentours, on assistera au soulèvement du peuple qui sera directement frappé en retour avec beaucoup de violence.Le narrateur, jadis protégé par le sultan, se trouve indigné et stupéfait face à la violence que le régime exerce sur les manifestants pacifiques dans les villes révoltées et notamment sa ville natale Aréthuse (Al-Rastane).

Isabelle Hausser décrit la réalité de cette révolution depuis ses débuts avec toute l’objectivité du vrai narrateur qu’elle est. Elle montre la tyrannie monstrueuse du régime qui a excellé dans la torture de son peuple, ou de ceux « qui ont voulu changer les couleurs du Sultan ».

À la lecture ce livre, on ne peut qu’exprimer indignation, colère et frustration contre ce criminel qui n’a pas hésité un seul moment à tuer son peuple avec toutes sortes d’armes, ou à employer toutes les formes de tortures inhumaines dans ses prisons. Hausser n’a pas, par ailleurs, hésité à décrire le silence criminel de l’Occident face à ces tueries. Ni à critiquer la communauté internationale pour son abandon du peuple syrien.

Ce livre écrit avec un regard extérieur, narré par un proche du régime, reflète la réalité stricte d’un vrai dictateur face à une révolution esseulée.
Au début du dix-septième chapitre, on lit : « … à l’entrée de l’automne, la rage s’empara de Mansour et de ses hommes. Leur cruauté se mua en férocité et en sadisme. Rapts et viols se multiplièrent ainsi que mutilations et tortures gratuites. Plus que jamais, Mansour voulait humilier, terroriser, anéantir. Aucun sentiment d’humanité, aucun scrupule moral ne le retenaient. »

Si Hausser a opté pour décrire les couleurs du sultan, c’est parce qu’elle était sûre que ses couleurs « s’étiraient du rouge cerise ou coquelicot vers l’andrinople, puis le carmin et le rouge sang au pourpre et au grenat, toutes ces tonalités par lesquelles passe le sang versé »… Le sang versé du peuple syrien.

Isabelle Hausser a vécu trois ans en Syrie, de 2006 à 2009. Elle est l’auteur de plusieurs romans, dont Nitchevo (prix des Libraires, 1994) et La table des enfants (prix des Lectrices de Elle, 2002). Entre récit de formation et chronique politique, Les couleurs du sultan s’inscrit dans le prolongement de Petit Seigneur (éditions de Fallois, 2010), roman allégorique qui, parallèlement à une réflexion sur la littérature et la censure dans un sultanat imaginaire, offrait déjà une évocation clinique et poétique d’une société complexe face à un despote.

Par Nemat Atassi

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