Les passeurs de livres de Daraya : une bibliothèque secrète en Syrie

Rendre visible ce qui est invisible, tel était l’objectif de Delphine Minoui, quand elle a décidé d’écrire le livre qui retrace la mémoire vivante de Daraya.

Tout a commencé par une simple photo sur Facebook, à la page de « Humans of Syria ». Intriguée par cette photo, le grand reporter, Delphine Minoui, lit et relit la légende : « Une bibliothèque secrète à Daraya ». Et elle décide d’en savoir plus. Après plusieurs courriels, elle fait la connaissance des fondateurs de cette « Agora souterraine ».

Minoui, spécialiste du monde arabo-musulman, a beaucoup lu sur Daraya, la ville rebelle, l’un des berceaux du soulèvement pacifique de 2011, Daraya, la ville encerclée et bombardée par les forces du régime.

Résidente à Istanbul, à plus de 1 500 km de Damas, Minoui est déterminée à écrire l’histoire de cette banlieue que Bachar el-Assad veut enterrer vivante. Consciente du grand défi auquel elle fait face, Minoui décide de raconter ce qu’elle entend et ne voit pas, de décrire, de loin, la vérité sans tomber dans le piège de la désinformation, et enfin, de montrer la réalité de Daraya l’assiégée à travers un simple écran d’ordinateur. Ainsi se trace la mémoire vivante de Daraya, à travers les conversations sur Skype, Whatsapp, courriels et textos échangés entre l’écrivaine et ce groupe de jeunes révolutionnaires fondateurs de la bibliothèque secrète.

Au fur et à mesure, on entre avec elle dans le monde réel de Daraya, cette banlieue qui subit un siège implacable depuis 2012 avec ses 12 000 habitants. On fait la connaissance de ces jeunes activistes qui étaient étudiants avant la révolution, obligés ensuite de prendre les armes pour se protéger contre les balles du régime.

Minoui poursuit sa collecte de notes de conversations et nous montre comment ces jeunes ont découvert des livres sous les décombres d’une maison bombardée, et comment ils ont créé leur bibliothèque dans le sous-sol d’un bâtiment où ils ont classé et préservé 15 000 ouvrages. Fiers de leur travail, ces jeunes militants qui n’étaient pas de grands lecteurs avant la révolution, ont commencé à savourer le plaisir de la lecture, devenue pour eux un refuge contre le bombardement et même contre la faim. La lecture était pour eux « le symbole d’une ville insoumise, où l’on bâtit quelque chose quand tout s’effondre autour de nous », précise Ahmad. « Ils se sont accrochés aux livres comme on s’accroche à la vie, le livre était leur espoir et leur fenêtre sur le monde extérieur lorsque toutes les portes se sont fermées », raconte Minoui.

Minoui a commencé à tisser des relations d’amitié et de compassion avec Ahmad et son groupe, et quand elle se sentait hantée par l’ombre des islamistes, les réponses et les réactions d’Ahmad venaient pour la rassurer et balayer ses soupçons. Ces jeunes étudiants devenus combattants malgré eux ont trouvé dans la lecture une arme contre le fanatisme. Ils ont choisi une troisième voie qui brave la tyrannie du régime et qui défie la brutalité des soldats avec les drapeaux noirs : « Nous sommes contre l’idéologie de Bachar et on ne veut pas tomber sous une autre idéologie », précise l’Ustez (Le professeur).
Ainsi, Ahmad lui confie qu’il adore visionner Le fabuleux destin d’Amélie Poulain et que le livre le plus demandé entre les combattants c’est L’Alchimiste de Paulo Coelho.

L’auteure a réussi à nous montrer un autre visage de Daraya l’affamée, une ville où il n’y a plus rien à manger, plus d’électricité ni d’eau, et malgré tout cela, ces jeunes continuent à résister par la lecture qui est pour eux une « arme d’instruction massive face à la brutalité du régime ».

Tout au long de ce récit, on ne peut qu’éprouver avec Minoui de l’admiration pour le courage de ces jeunes qui ont apprivoisé la faim et la mort par la beauté des mots. Abbou Ezz dit : « La lecture c’est notre façon de rattraper le temps perdu et effacer à jamais l’ignorance. »

Pendant que Daraya et le reste de ses habitants sombrent dans la faim, sous les barils d’explosifs et les attaques chimiques, la communauté internationale se baigne dans son indifférence et son silence. Minoui essaye de faire ouvrir les yeux du monde extérieur sur ces atrocités en montrant ce que la lecture a réussi à faire là où le monde entier a échoué.

La grande question qui se pose en lisant ce témoignage extraordinaire, c’est : Comment lit-on sous les bombes ? Comment lit-on quand on a faim ? Omar nous répond : « Si nous lisons, c’est avant tout pour rester humains, pour éviter la démence, pour survivre à l’absurde. »

Affamés, fatigués et désespérés, Ahmad et ses confrères, doublement victimes des bombes et de l’inertie internationale, sont obligés de laisser leur bibliothèque et leur chère Daraya, pour se disperser entre Idlib, Gaziantep et Istanbul.

Delphine Minoui s’est engagée courageusement à nous offrir ce témoignage intelligent, captivant, rédigé avec beaucoup de professionnalisme, d’enthousiasme et de transparence. C’est un récit précieux écrit pour « ne pas oublier, ne pas les oublier ».

Finalement, et en dépit de toutes ces souffrances et ces déceptions, on garde l’espoir avec Ahmad qui assure : « On peut détruire une ville mais pas des idées. »

Delphine Minoui est un grand reporter au journal Le Figaro, spécialiste du Moyen-Orient. Prix Albert Londres 2006 pour ses reportages en Iran et en Irak, elle sillonne le monde arabo-musulman depuis vingt ans. Après Téhéran, Beyrouth et Le Caire, elle vit aujourd’hui à Istanbul, où elle continue à suivre de près l’actualité syrienne. Elle est également l’auteur des Pintades à Téhéran (Jacob-Duvernet), de Moi, Nojoud, dix ans, divorcée (Michel Lafon), de Tripoliwood (Grasset) et de Je vous écris de Téhéran (Seuil).

Par Nemat Atassi

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