Lettres de Syrie, un témoignage vivant sur la réalité syrienne

"Lettres de Syrie", de Joumana Maarouf, éd. Buchet-Chastel, 2014

« Lettres de Syrie », de Joumana Maarouf, éd. Buchet-Chastel, 2014

Lettres de Syrie rassemble la correspondance d’une femme à son amie française de mars 2012 à décembre 2013. A travers le regard de Joumana Maarouf, c’est la vie quotidienne sous la révolution puis la rapide dégénérescence de la situation syrienne qui nous sont décrites.


Face à l’horreur, quel autre mot trouver ? Que dire ? Que faire ? Comment continuer à avancer, mettre un pied devant l’autre, vivre sans devenir fou quand tout n’est que chaos et que le risque omniprésent de la mort s’est imposé ? Face au mur du désespoir, les mots viennent à manquer, plongeant les êtres dans le silence le plus total. « Je t’écrirai demain, si j’ai l’internet et l’électricité » écrit Joumana Maarouf à la fin de sa toute première lettre. Malgré les difficultés de sa vie quotidienne et les dangers liés à cet échange avec son amie Nathalie Bontemps, cette institutrice et mère de famille est parvenue à nourrir sans relâche cette correspondance qu’elle écrit sous un nom d’emprunt. Des événements insignifiants comme des faits dramatiques émaillent le cours de sa vie, formant un tableau profondément humain de ce qu’est la réalité complexe d’une Syrie à feu et à sang.

Comme certains avant elle, Joumana Maarouf est de ceux qui ont choisi de se battre contre le silence en se saisissant de l’écriture comme une arme. Dans les mails qu’elle envoie à son amie française pendant près d’un an et demi à partir de mars 2012, elle va décrire son quotidien, les discussions, les rumeurs, les fêlures, puis très vite, les morts, l’explosion de violence et de sang. Lorsqu’elle commence cette correspondance, Joumana Maarouf souhaite apporter une vision objective à son amie, ne pas lui imposer ses conclusions même si elle en a « bien envie ». En rapportant des bribes de son quotidien, elle entend non seulement laisser Nathalie Bontemps se faire sa propre idée mais également trouver auprès d’elle, du moins dans l’acte même d’écrire, une explication, un sens au cours des choses. Sans nommer les lieux et les personnes dont elle parle, Joumana Maarouf dénonce en montrant les faits, laissant ainsi parler d’eux-mêmes les actes et les propos de chacun. Très vite cependant, le désir de garder une certaine neutralité devient difficile à tenir tandis que la réponse du régime se radicalise face à la contestation. Au fil de ses lettres, Joumana Maarouf montre qu’une grande partie de la population ne prenait pas forcément parti au départ, et que, par la force des choses, celle-ci est amenée peu à peu à prendre position car la violence s’insinue dans les moindres interstices de la vie de chacun.

A travers des mini-saynètes, elle fait ainsi entendre les voix du quotidien, du travail, de la salle des profs, du magasin, du café. Des échanges qui traitent de l’identité syrienne blessée, empreinte de grandeur et de fierté pour certains, saccagée par la honte de soi et la propagande du régime. Dans ce précieux échange, il nous est décrit « l’impasse morale et sociale » à laquelle la société syrienne est confrontée. La langue même bute contre cette difficulté. Georges Orwell l’a bien décrit dans 1984, le musèlement d’une société passe d’abord par le tarissement sémantique de la pensée, afin d’en limiter les dérives par trop dissidentes. Ecrit sur les murs par les enfants, le mot « liberté » est vite étouffé par l’intervention diligente des agents du régime qui, par l’ajout d’un point sur la première lettre, l’avilissent en le transforment en « merde ».

Habitant une ville de banlieue composite près de Damas, Joumana Maarouf raconte la division progressive des différentes communautés y résidant sur des lignes confessionnelles. Lettres de Syrie montre la confessionnalisation rampante de la société, la manière dont les gens en viennent à haïr leur propre identité lorsque la simple évocation de leur appartenance communautaire suffit à terroriser des familles qui vous supplient de ne pas leur faire du mal. Tirant les ficelles des tensions communautaires et de l’islamisation de la contestation, le régime profite et encourage en sous-main la propagation de la violence et l’arbitraire à tous les niveaux de la société, pro ou anti régime. Les frontières se brouillent et les notions de bourreau et victime se mêlent, « (…) nous ne savons plus qui de nous est le meurtrier et qui de nous est la victime. Tout s’est enchevêtré. Et là-bas, le dictateur malade s’esclaffe et brouille les cartes, nous envoie nous fracasser les uns contre les autres, en un jeu qui ne prendra fin qu’avec son départ ».

La folie s’empare des hommes, gagne ceux qui manifestaient pacifiquement au début de la révolution quand est tombé « le mur de la peur » mais qui n’ont pu résister aux pires affronts que leur ont fait subir les forces militaires et paramilitaires loyalistes, qui les ont abîmés et bafoués. Entre des moments de noir pessimisme et des élans d’espérance, empreints de foi en son pays multiculturel, Joumana Maarouf évoque également l’indifférence de l’Occident qui « a réduit cette tragédie à une crise humanitaire, comme si c’était un tremblement de terre ».

Après avoir longuement hésité à quitter la Syrie, Joumana Maarouf choisit la sécurité de ses deux enfants au détriment de son « engagement » et quitte son pays trois ans après le début de la contestation pour se réfugier en France. Au millième jour de la « révolution » qu’elle tient toujours à appeler ainsi, elle écrit l’épilogue du livre qui rassemble sa correspondance. Si une seule idée devait subsister de ce courageux échange épistolaire, outre la valeur documentaire et profondément humaine de ce qui y est écrit, est que dans la pire des situations, « l’écriture sauve ». Lettres de Syrie est un manifeste pour la paix, un message d’espoir en une Syrie meilleure et ce malgré le chemin semé d’embûches pour y parvenir.

Par Charlotte Sabouret

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