L’histoire du printemps arabe en bulles

Printemps des Arabes

Cette bande dessinée, écrite par l’historien Jean-Pierre Filiu et illustrée par le jeune dessinateur Cyrille Pomès, tente d’expliquer au grand nombre et de manière à la fois didactique et esthétique ce qu’a été le « Printemps arabe ». Jean-Pierre Filiu insiste d’ailleurs sur le pluriel du mot « Arabes », car malgré le sentiment de combattre une injustice commune liée à la nature dictatoriale des régimes, à chaque fois, les contextes, les motivations, les luttes différaient ; puis il serait réducteur de mettre tous les Arabes dans le même sac, même si celui-ci fleure bon le jasmin !

Dans cette BD, ou plutôt « roman graphique », les illustrations sont loin du découpage classique en cases, elles démontrent un grand travail de documentation avec des centaines de photographies à l’appui. Il en résulte des dessins d’un réalisme étonnant et des planches libres, où l’unité graphique est maintenue par l’emploi de couleurs aux tons proches, qui vont des dégradés du gris et du marron à l’orange ocre.

L’album se décompose en seize chapitres, seize histoires ou tentatives d’illustrer de manière condensée cette incroyable vague qui s’empara du monde arabe en 2011 et 2012. Le premier chapitre s’ouvre sur la Tunisie, lorsque Mohamed Bouazizi s’immole par le feu. Ce sacrifice provoque des émeutes qui vont gagner le pays tout entier. C’est le début du soulèvement tunisien et de ce qui deviendra le « printemps arabe ».

Les dictatures tombent les unes après les autres, la contestation gagne l’Égypte, puis la Libye. Du Maroc au Bahreïn en passant par le Yémen et la Syrie, les jeunes descendent dans les rues, appuyés par un nouveau moyen d’expression : les réseaux sociaux. Ils revendiquent liberté, droit et justice : du jamais vu depuis des décennies dans la région.

Les auteurs s’attachent à la chronologie des événements mais choisissent, dans chacun des pays, de nous faire connaître les acteurs de ces mouvements. Il y a évidemment les grandes figures symboliques mais aussi une multitude de portraits d’anonymes qui ont joué des rôles importants, payant de leur vie leur soif de justice.

Le printemps syrien

La Syrie est développée sur plusieurs chapitres, le chapitre 4, « Ghyath & Fadwa », s’attarde sur quatre figures du printemps syrien, dont les deux plus emblématiques donnent au chapitre son titre.

La première est celle de Hamza al-Khatib, un gamin de 13 ans, originaire de la ville de Deraa. Arrêté et torturé à mort, sa dépouille est rendue à sa famille mutilée et méconnaissable. Deraa et la Syrie toute entière s’enflamment derrière l’enfant martyr, les gens descendent dans les rues sous le slogan « Nous somme tous Hamza al-Khatib ». La deuxième figure est celle du cheikh Jawdat Saïd, un religieux populaire dans le Sud et un opposant courageux qui défie le régime en parlant de non-violence et de libre expression. La troisième est celle du militant pacifiste Ghyath Matar, qui à 26 ans prône la désobéissance civile, allant même jusqu’à offrir des roses et des sucreries aux militaires qui envahissent sa ville. Le corps de Ghyath portant les marques de torture sera, lui aussi, rendu à sa famille, méconnaissable. Le chapitre se termine sur le portrait Fadwa Suleiman, une actrice célèbre d’origine alaouite (minorité à laquelle appartient la famille Assad). Dès le printemps 2011, elle fait face aux militaires à Damas, puis rallie la révolution à Homs, poussant au rassemblement de toutes les confessions face au despotisme du régime. Elle est contrainte à la clandestinité…

Dans le chapitre intitulé « les témoins de Homs », la ville rebelle est pilonnée, les observateurs de la ligue arabe échouent dans leur mission, le veto russo-chinois à l’ONU permet à Assad de continuer les massacres en toute impunité. Homs connaît alors l’assassinat de journalistes étrangers : Rémi Ochlik, Gilles Jacquier et Marie Collin. Les journalistes-citoyens syriens sont à l’honneur : Mazhar Tayyara ou Rami al-Sayed essayent de montrer au monde la réalité du terrain en sacrifiant leur vie.

Le 15e chapitre est consacré à la protestation écrasée dans le sang des étudiants de l’université d’Alep. Les chabihas (milices du régime) répriment les jeunes manifestants. En mai 2012, quatre étudiants sont tués et des cortèges de soutien aux étudiants s’organisent ; résultat 29 civils tués. Certains étudiants, comme le jeune Chadi, rejoignent les rangs de l’ALS (Armée libre syrienne) et le quartier de Salaheddine passe sous son contrôle. En parallèle, on voit une nouvelle catégorie de combattants rejoindre la rébellion, des jihadistes venus d’ailleurs. Les bombardements du régime s’intensifient sur Homs et Alep, la Syrie bascule dans l’horreur…

Épilogue

L’album se termine en janvier 2013 sur le bilan de vingt mois de révolution syrienne, l’ONU estimait le nombre de morts en Syrie à 40 000 alors qu’il avoisinait vraisemblablement les 60 000. La dernière planche est d’ailleurs extraordinaire. Le fond est formé des portraits de tous les militants, hommes et femmes, dont les récits ont jalonné l’album. Sur cet arrière-plan, se détachent deux grandes cases, l’une représentant les tunisiens fêtant le deuxième anniversaire de leur printemps, et la seconde reprenant la fameuse photographie d’Assad tendant l’oreille, ou plutôt faisant semblant de ne pas entendre le cri du peuple. Deux phrases closent l’album : « La liberté se mérite chaque jour et la démocratie est trop humaine pour ne pas être fragile » et « N’oublions pas cette leçon qui nous vient du sud de la Méditerranée »…

L’ouvrage, publié chez Futuropolis, avec le soutien d’Amnesty international, est un livre de référence sur le début des soulèvements arabes, il est agréable à lire, accessible et bien documenté. L’album est complété par un index, une bibliographie et une liste de liens internet pour ceux et celles qui souhaitent aller plus loin.

Par Racha Abazied

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