L’Occident inutile

Dans son monumental ouvrage « Les origines du totalitarisme », Hannah Arendt présente une thèse percutante  pour expliquer l’origine de l’antisémitisme en Europe. Contrairement à une opinion très répandue et souvent réitérée, même de nos jours, Arendt ne fait pas remonter cette haine à un quelconque ressentiment chrétien contre les Juifs du fait de leur rôle, vrai ou supposé, dans la crucifixion de Jésus, mais elle la rattache à un fait socio-économique. Les financiers juifs qui ont joué un rôle important dans le financement des États européens pendant la première moitié du  XIXe siècle, se sont enrichis en se rendant utiles à ces pays. L’antisémitisme n’existait pas ou peu à cette époque. Mais au cours de la seconde moitié du même siècle, ayant progressivement perdu leur importante position financière au profit de nouveaux banquiers, ils sont bien  restés riches, voire très riches, mais ils n’ont plus un rôle « utile » ! De ce décalage entre le fait de jouir de grandes richesses d’une part, et l’inutilité sociale de l’autre, s’est développé l’antisémitisme après 1870. Par extension, le sentiment de haine s’est appliqué à tout juif du fait du caractère minoritaire du groupe vu de l’extérieur comme soudé et partageant des privilèges non mérités.

Cette analyse que Hannah Arendt applique également à la haine  révolutionnaire qui a frappé l’aristocratie française au XVIIIe siècle, nous permet aussi de mieux saisir l’irrationalité de ce sentiment qui fonde sa justification  sur une prétendue « perfidie » du groupe visé.

L’on ne peut s’empêcher de  penser à cette thèse lorsque l’on observe, dans les réseaux sociaux notamment, la montée du  sentiment anti-occidental chez les opposants syriens. Convaincus que l’Occident, par calcul machiavélique, se réjouit du désastre syrien, voire  qu’il en est complice, d’aucuns lui réservent une critique plus acerbe et plus systématique que celle adressée à la Russie, pourtant avec l’Iran, premier soutien  du régime !

"Les machines inutiles" par Munari

« Les machines inutiles » par Munari

Il est vrai que l’Occident témoigne d’une inertie déroutante  devant ce conflit qui dure depuis deux ans et demi engendrant l’une des pires tragédies humaines dues à un conflit politique interne depuis, au moins, la deuxième guerre. Qu’elle qu’en soit la raison, manque de volonté, impuissance ou autre, cette attitude profite au régime qui franchit une à une, les seuils de tolérance, depuis les tirs sur les manifestants pacifiques et l’usage mortel de la torture, jusqu’à l’usage plus ou moins calculé des armes chimiques, en  passant par tous les types de bombardement frappant les quartiers résidentiels et les villages contrôlés par les rebelles. Le bilan est tout simplement  effrayant : plus de cent mille morts, près de cinq millions de déplacés, et une  dizaine de millions vivant en dessous du seuil de la pauvreté, pour une population totale de vingt-trois millions d’habitants.

Pourtant ce même Occident a pris une position favorable à la révolte faisant espérer aux opposants qu’il empêcherait une boucherie en Syrie, comme il l’a fait en Libye. Mais cette attente a vite été déçue : le régime, appuyé  par des alliés solides et sans états d’âme, a eu quasiment les mains libres pour mener sa  répression. Même si l’on admet la complexité de ce problème et la propre  responsabilité de l’opposition syrienne, divisée et inefficace, il n’en reste pas moins que les pays occidentaux n’ont pas déployé tous les efforts pour  empêcher ce tragique tableau. Se contentant d’un service minimal diplomatique,  médiatique et humanitaire, souvent symbolique et bien en deçà de ses  possibilités et de ses responsabilités, l’Occident n’a à aucun moment agi de façon à impacter le cours des événements d’une manière significative. Ni pour stopper la violence du régime, ni pour aider l’opposition à se structurer efficacement, et encore moins pour soutenir les  composants démocratiques et civiles de l’intérieur pour éviter leur  marginalisation. Tandis qu’en face, des puissances régionales et  internationales, se sont brillées par leur efficacité et leur utilité, les uns aux côtés du régime et les autres favorisant les composant islamistes de l’opposition, modérés ou extrémistes. Des deux côtés, le soutien en combattants, en armes et en argent ainsi que l’appuie médiatique et logistique leur  a permis de peser sur ce conflit et sur ses acteurs.

Si cette crise révèle l’inutilité de l’Occident, renforçant ainsi l’anti-occidentalisme, déjà largement répandu, il y a lieu de s’inquiéter qu’elle ne finisse par dévaloriser son propre modèle et ses propres valeurs. Déjà à l’époque coloniale, le comportement des puissances occidentales, en contradiction avec leurs propres valeurs, a compromis celles-ci et éloigné de nombreux pays du modèle démocratique. Aujourd’hui, une deuxième déception risque de les discréditer pour longtemps. Et ce risque n’est ni léger ni faible et ne concerne pas que les pays occidentaux.
Reste à en prendre conscience et à avoir la volonté d’y faire face.

Par Bassam Chaghouri, publié initialement le 18/08/2013 sur le blog Triste Levant 

Tweet about this on TwitterShare on FacebookShare on Google+Email this to someone