Message de la Ghouta #10

L’autre visage de la tragédie

Excusez-moi mes amis, mais j’aimerais cette fois écrire en dialecte, pour deux raisons. D’abord, la situation est bien trop dure pour que je puisse la décrire en arabe littéraire. Et puis ainsi, je pourrais mieux vous transmettre les détails de ce que nous venons de vivre.Je vous préviens, ce message est assez long : que celui qui ne veut pas le lire jusqu’à la fin, s’arrête ici et reprenne sa vie.

C’était la deuxième fois que l’on se rendait, avec l’équipe, dans l’un des abris souterrains. Cette initiative spontanée et très risquée, nous l’avions prise ensemble pour venir en aide aux femmes et aux enfants retranchés dans les sous-sols.
Notre première visite s’était bien passée et nous voulions continuer la deuxième, lors-qu’un bombardement nous en a brusquement empêchés.

De retour dans notre abri, nous avons commencé à prier. Les bombardements s’intensifiant, nous nous sommes mis à lire des versets du Coran pour nous donner force et courage. Tout à coup, nous avons entendu un bruit fracassant au-dessus de nos têtes. Les enfants et les femmes ont commencé à pleurer. Je faisais de mon mieux pour les calmer. Nous nous sommes tous rassemblés dans une petite pièce et avons prié Dieu de nous venir en aide.

Pendant une demi-heure, la situation s’est momentanément calmée, avant que les bom-bardements ne reprennent de plus belle. Nous sentions les bombes se rapprocher de notre abri. Je ne peux décrire ce que l’être humain ressent en un tel moment. Les bombes au-dessus de nous. Le vacarme de la destruction. Les odeurs de tourbe et d’explosifs. Les pleurs des enfants. Les supplications des femmes. Dans de tels moments, tu ne peux rien distinguer. Tu es comme inconscient.

ill. Burhan Karkutli

La seule description que je peux donner de ce moment, c’est qu’il est semblable au Jour du Jugement dernier […] Les mères et leurs enfants se serraient fort et priaient : « Oh, Dieu, nous n’avons que toi… »

Bien sûr, les bombardements ne se sont pas arrêtés devant nos prières, au contraire. Plus ils s’intensifiaient et plus nos voix s’élevaient au-dessus d’eux. Nous avons récité tous les versets que nous connaissions. Tout cela se déroulait dans l’obscurité. Nous ne pouvions allumer ni briquets ni allumettes, de peur d’être repérés par les hélicoptères.
Nous étions près de 300 personnes, entassées dans une pièce de trois mètres sur quatre. Je ne sais pas si vous pourrez croire qu’une petite pièce puisse contenir tant de personnes. Et pourtant, nous y étions.

Le bombardement s’est calmé. L’espace d’un instant, on a cru que le pilote était fatigué et allait se reposer un peu. Mais on se trompait : le criminel non seulement ne fatigue jamais, mais en plus il prend plaisir à tuer des innocents.

Puis brusquement, l’avion s’est rapproché et un missile a fondu sur nous. À ce moment-là, tout le monde s’est écrasé au sol. Je me suis effondrée par terre, incapable de bouger. Ma sœur était à côté de moi. Je l’ai serrée dans mes bras et on a pleuré ensemble. Je sais désormais pourquoi les victimes extirpées des décombres sont retrouvées serrées les unes contre les autres.

À côté de moi, il y avait un enfant de deux ans qu’on avait sauvé des décombres et qu’on avait amené ici sans ses parents. Je l’ai pris dans mes bras et il s’est endormi en demandant où étaient son père et sa mère.
Me croirez-vous si je vous dis qu’il n’y avait plus de place pour le poser par terre?
J’ai décidé de le garder dans mes bras. Je me sentais mère sans jamais l’avoir été. Je pensais à ses parents qui devaient s’inquiéter de savoir s’il était vivant ou non. À supposer, bien sûr, qu’ils l’étaient eux-mêmes encore.

J’ai été meurtrie en entendant un enfant pleurer auprès de sa mère: « Maman, j’ai faim. Je veux manger. » Puis la voix a cessé. La mère a allumé son briquet pour voir ce que faisait son enfant. Il s’était endormi en pleurant de faim. Elle s’est mise à pleurer d’impuissance. Elle pleurait l’impuissance du monde entier. Elle pleurait l’humanité morte dans le cœur des hommes. Elle pleurait les fausses promesses et toutes les autres mères dans sa situation. Tous les enfants aussi qui, comme son fils, s’endorment malgré la faim.

Je ne sais pas comment j’ai réussi à bouger pour prendre le briquet à la recherche de vivres. J’ai trouvé un petit sac de riz cuit et le lui ai donné, pour qu’elle nourrisse ses enfants. J’ai pleuré lorsque l’un d’eux lui a demandé pourquoi elle ne mangeait pas. Elle lui répondit qu’elle n’avait pas faim. Il lui dit alors: « Je ne vais pas manger si tu ne manges pas avec moi. » Vous savez quel âge a cet enfant ? Trois ans !

Ça s’est un peu calmé. On a entendu des hommes crier qu’il y avait avec eux des blessés et un mort, et qu’ils ne pouvaient pas les évacuer tant que les avions bombardaient encore. Une voix leur a répondu de les laisser là jusqu’au matin. Imaginez des blessés devant attendre le lendemain pour être soignés – si tant est que ce soit possible, la plupart des hôpitaux étant hors service.

On est restés recroquevillés les uns contre les autres toute la nuit, en tentant de se ras-surer.

Pendant ce temps, ailleurs sur cette même planète, certains sont en train de célébrer l’anniversaire d’un enfant, un mariage, d’autres dinent dans des restaurants luxueux, d’autres encore dorment dans les plus grands hôtels.

Célébrez vos fêtes, mais ne laissez pas l’écho de vos réjouissances parvenir jusqu’à nous.
Mangez tranquillement, mais épargnez à nos enfants le tintement de vos cuillères dans les assiettes.
Dormez tranquillement, mais faites en sorte qu’on n’entende pas vos ronflements.
Faites tout ce que vous voulez, mais n’oubliez pas qu’ici, dans la Ghouta, vos congénères sont privés de sommeil, de nourriture, de tout…
Et surtout, n’oubliez pas de prier pour eux et d’espérer que Dieu allège leur souffrance.

Asmaa Safsaf, Ghouta orientale
24 février, 13h13

(Trad. par  N. A.)

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