Message de la Ghouta #12

Le lait ensanglanté

Aujourd’hui, c’est la 6e journée de la sanglante campagne que le régime a entamé pour massacrer les 500,000 habitants assiégés dans la Ghouta orientale.

Omran est un nourrisson de 40 jours seulement. Il a passé le quart de sa vie dans la terreur continuelle, subissant les mensonges des grands de ce monde qui ont échoué à faire respecter une trêve illusoire afin d’arrêter les massacres quotidiens de ces innocents.

Alors que les grandes puissances discutent et peinent encore à appliquer ne serait-ce qu’une trêve, un baril explosif est tombé sur la maison d’Omran. Sa maison a été anéantie. Tous les membres de sa famille aussi.

Seul survivant, Omran a été transporté au centre médical, non parce qu’il était blessé mais parce que sa vie entière était en suspens : il n’a plus personne pour s’occuper de lui, ni maison pour le protéger.

© Manar Qanah

On l’a tous entouré comme on pouvait, désemparés face à ses cris et ses pleurs. Puis on a fini par déposer ce petit être, dont la blessure était plus profonde que celle de notre patrie, sur l’un des lits pour nous occuper des blessés qui affluaient.
Entre les interventions chirurgicales, la prise en charge des personnes extirpées des décombres racontant leur effroi face aux terrifiants barils explosifs -des histoires aussi noires que le cœur de celui qui les largue depuis ses hélicoptères- on avait oublié le petit Omran.

Ses pleurs, envahissant les lieux, ont attiré notre attention. L’infirmière nous a dit qu’il devait avoir faim, qu’il réclamait probablement du lait…

Mais comment lui procurer ce lait ? Comment en trouver, alors que les missiles sèment le feu partout, embrasent la terre et le ciel, et que les grandes puissances attendent que ces monstres aériens achèvent d’accomplir leur mission qui consiste à exterminer des innocents ?

On a cherché du lait, mais sans résultat. On a versé un peu de sérum de glucose dans un petit biberon, en espérant que cela ferait l’affaire. Mais le petit Omran l’a rejeté et a continué de pleurer.

Alors que l’on discutait pour trouver une solution afin de nourrir ce bébé – lui faire une perfusion ? Lui imbiber les lèvres de sérum ? – de nouveaux blessés nous ont été amenés dans la précipitation et nous avons accouru pour les secourir. Parmi eux, Feryale, une jeune femme qui venait de perdre son mari, son bébé, sa maison et son bras droit. On a réussi à arrêter son hémorragie et refermer sa blessure. Nous sommes ensuite retournés voir le petit Omran dont les sanglots incessants nous déchiraient le cœur.

Un collègue a alors eu une idée astucieuse : Feryale, la jeune femme blessée pouvait nous aider. Son corps produisait encore du lait pour son bébé martyre. L’infirmière a couru vers elle, a nettoyé sa poitrine couverte de sang et y a délicatement déposé le petit Omran. Quelques secondes plus tard, l’enfant prenait le sein de Feryale et cessait de pleurer.
Le calme s’est subitement installé. Plus de barils explosifs. Plus de vrombissements d’avions. Plus de cris de douleur.
Et on a eu le sentiment que le lait ensanglanté qui venait de nourrir le petit orphelin, était en cet instant plus fort que tous les dirigeants du monde réunis.
Feryale, qui a tout perdu, était encore capable de donner quelque chose à ce petit. Elle l’a serré dans son unique bras, comme si cet enfant était capable d’alléger ses douleurs.

Au monde, à ses dirigeants et ses rois,
Au reste de l’humanité qui nous regarde et dont on dit qu’elle possède encore un cœur, je dis :
Oui, ce lait sorti des profondeurs de nos blessures, de la destruction et du sang a pu sauver celui que vous êtes incapables de sauver.

Debout face à ce petit Omran qui a assouvi sa faim et qui dort désormais tranquillement, je vous prie de me répondre : Pourquoi permettez-vous à ces criminels de nous tuer ?
Que direz-vous à vos enfants le jour où l’Histoire écrira ces massacres ?
Aurez-vous le courage de faire face à vos peuples ?
Pourquoi permettez-vous que des massacres semblables à ceux de la Bosnie, du Kosovo ou du Rwanda se répètent ?

Qu’est-ce que le petit Omran et Feryale ont pu commettre comme crime pour mériter cela ? Ont-ils volé votre pétrole ? Ont-ils menacé vos intérêts financiers ?

Tout ce qu’ils veulent, c’est cette « vie digne » que vous érigez comme symbole de votre civilisation.

Oubliez la Ghouta. Ne la sauvez pas. Mais tâchez au moins de sauver vos civilisations et votre humanité.

Par Housam Adnan

(Trad. par N.A. et M.B.)

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