Message de la Ghouta #13

Maram, jeune femme de 18 ans

Aujourd’hui c’est le 9e jour du calendrier sanguinaire de la campagne d’extermination des 500 000 personnes assiégées de la Ghouta orientale.
Maram, une jeune femme de 18 ans, s’est mariée il y a juste quelques mois et rêve tous les jours de l’enfant qu’elle porte depuis six mois.
Il y a deux jours, Maram a fermé les yeux en rêvant de l’instant où elle allait prendre son nourrisson dans ses bras, l’enlacer, le sentir, l’embrasser, jouer avec lui…
Maram s’était laissé aller à un sommeil profond, en oubliant que, quelque part au loin, les grands dirigeants et les puissants de ce monde cautionnent le massacre le plus sanglant du XXIe siècle, démontrant que leur humanisme est seulement un slogan creux qui sert de contes pour endormir les enfants.
Maram s’est réveillée sur la table d’opération, noyée dans son sang : un fragment de métal avait perforé sa cage thoracique et provoqué une hémorragie.
Il faut l’opérer en urgence pour ne pas la perdre. Les secours nous expliquent qu’elle est enceinte de six mois. À la Ghouta on n’a pas l’équipement adapté pour ce genre de situation délicate. L’opération est alors pratiquée avec les connaissances et expertises disponibles et avec ce qui reste de spécialistes en chirurgie, qui se font aussi rares ici que les honnêtes gens dans le reste du monde.
On opère rapidement mais cela nécessite beaucoup d’unités de sang pour la transfusion ; seulement le sang disponible ne nous parvient pas à cause des bombardements intensifs qui ciblent le moindre déplacement dans les rues.
Finalement, ceux qui, parmi les personnels médicaux, ont le même groupe sanguin que Maram décident de lui faire directement don de leur sang et, après de longues heures, nous réussissons à sauver la vie de la jeune maman.
Mais l’histoire ne fait que commencer.
Pendant ma tournée de nuit, je m’approche de ma patiente pour l’ausculter, le cœur plein de l’espoir d’avoir réussi à sauver la maman et son bébé. En visionnant l’échographie, je remarque qu’il bouge beaucoup comme s’il se préparait à venir au monde.
Il ignore que l’étroit utérus maternel où il est niché est mille fois plus accueillant, malgré son inconfort, que ce vaste monde qui refuse de prendre conscience des crimes commis ici.
Maram se réveille de l’anesthésie, ou plutôt se réveille pour la première fois depuis l’heure où elle avait posé la tête sur son oreiller. Elle découvre autour d’elle des visages de personnes inconnues vêtues de blanc, tachés du rouge de son propre sang, et les fragments qu’on a retirés de sa chair. Son premier geste est de poser les mains sur son ventre pour vérifier si son bébé bouge. Malgré sa souffrance extrême, elle me demande :
– Rassurez-moi, docteur, il est vivant ?
Je lui dis « oui » en souriant.
Elle crie alors :
– Merci mon Dieu, nous sommes tous les deux saufs !
Elle tente de se lever mais en vain. Je crois d’abord qu’elle a mal et lui demande d’attendre un peu. Mais elle nous assène :
– Je ne sens pas mes jambes et je n’arrive pas à les bouger.
Mon sang se glace dans mes veines, et je veux m’assurer de ce que j’ai entendu et l’encourage :
– Essaye de nouveau de bouger un orteil ou tes jambes !
Celles-ci restent immobiles. J’applique un stimulus douloureux sa peau, mais elle ne sent toujours rien : Maram est paralysée !
Mon Dieu…
Que lui dire ?
Comment la rassurer ?
Comment puis-je éteindre la joie qu’elle éprouve d’être toujours en vie elle ainsi que son enfant en lui annonçant son infirmité ?

ill. Hani Abbas

Dans mon secteur, il n’y a pas de scanner ni d’IRM qui permettraient d’identifier la cause de sa paralysie et son intensité.
Un examen et les symptômes visibles confirment cependant une paralysie générale.
À cet instant, je pense à ses rêves d’un avenir en rose : l’enfant attendu, l’heure de la naissance… Qui va porter cet enfant désormais ? Qui va l’habiller, qui va le changer ?
Maram est paralysée, car les dirigeants de ce monde et leur Conseil de sécurité sont atteints d’une infirmité touchant leur humanité et leurs valeurs morales. Ils sont tous atteints de cécité et ne peuvent voir ce qui se passe sur le sol de notre Ghouta…
Celui qui peut arrêter ce massacre mais qui ne fait rien car il fait passer en priorité sa sécurité nationale présumée et ses intérêts économiques, il faut qu’il sache qu’il construit tout cela sur les lambeaux de Maram, d’Omran et de Hala et des autres enfants de notre Ghouta.
Cherchez votre humanité, votre sécurité et vos intérêts dans les jambes de Maram ; et dans les yeux de cet enfant mort dont on ignore toujours le prénom jusqu’à présent ; et aussi dans les pieds de Hala qu’on redoute de devoir amputer demain matin ; et dans les genoux de Feryale qui a perdu toute sa famille, mais qui a quand même réussi à allaiter Omran, alors que votre soi-disant puissance n’est même pas capable de nous d’envoyer du lait pour lui et pour tous les autres enfants.
L’infirmité de Maram pèsera à jamais sur vos consciences et sur celles de vos enfants tant que vous accepterez passivement la possibilité sa survenue et que cela se reproduise.
Vous avez laissée tomber Maram quand elle avait le plus besoin de votre soutien !
Mais Dieu ne l’abandonnera pas…
À ceux qui croient que je suis en train de mendier leur sympathie, ils n’ont rien compris de ce que j’ai voulu dire.
Nous, à la Ghouta, nous savons bien où nous réfugier…
Je ne fais que témoigner de ce que je vois avec les yeux du cœur, pour que ces histoires éclatent aux yeux de ce monde qui, toutes religions confondues, est plongé dans un quotidien insignifiant et frivole et dont les principes et les morales hypocrites sont invalides…

Hossam Adnan, médecin, Ghouta orientale
Le 1er mars 2018.
(trad. par R. G.)

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