Message de la Ghouta #20

ill. Anas Salmeh

Que ressentirais-tu si tu devais réduire ta vie entière, ta maison, tes affaires, de sorte qu’elle tienne dans un seul sac ?Un sac à dos qui ne doit pas peser lourd mais doit, quand même, contenir tes papiers officiels et tes biens de valeur (s’il t’en reste), dont la vente pourrait à l’avenir t’aider à survivre.
Dans ce sac, tu ne peux mettre qu’un seul pull pour toi. À la rigueur un peu de pain, si tu en as. Malheureusement tu ne peux pas y mettre ton lit, ni ton armoire, ni ton canapé où tu as l’habitude de te reposer, à côté de la fenêtre, un café à la main, en regardant ta fille jouer.

Tu ne peux pas non plus emporter ta cuisine, ni ton verre préféré, ni ta trousse de toilette. Si tu arrives, en un tel instant cruel, à penser à ton déodorant, tu peux toujours le prendre avec toi.
Par contre, oublie les vêtements que tu as portés pour certaines occasions inoubliables, et qui conservent en eux ces beaux souvenirs.

Ton enfant a plein de jouets qu’il adore, mais tu dois lui faire comprendre qu’il ne peut en emporter qu’un seul.
Tu lui prends deux pantalons et deux pulls. Les enfants ont besoin de changer de vêtements plus que les adultes. Mais tu ne sais pas si tu dois les choisir chauds ou légers.
Ta douleur est si grande que tu t’oublies dans ta maison. Tu y laisses ton âme pour qu’elle veille sur elle et tes souvenirs, les bons comme les mauvais.

En préparant ce petit sac, tu te souviens de ton premier jour dans cette maison. Tu te souviens des moments où tu t’abritais dans le couloir pour te protéger des bombardements. Tu te souviens de ce bon repas que tu as cuisiné et que vous avez pu manger tranquillement.

Ici, tu revois ton enfant jouer et courir en remplissant la maison de ses rires. Là, tu le revois tomber. Là-bas, faire ses premiers pas.

Dans cette chambre-ci, tu te rappelles d’une dispute avec ton mari. Et de comment vous vous êtes immédiatement réconciliés, parce que la vie est trop courte pour se disputer.
Tant de détails que tu essayes de graver dans ta mémoire, pour ne pas les oublier.

Comment oublier ?
Comment partir de chez soi ?

C’est notre droit de vivre chez nous tranquillement, de respirer l’air frais, de voir le soleil et de boire notre café à côté de la fenêtre.
On a le droit de regarder nos enfants jouer en sécurité.
On a le droit de vivre !

Laila Bakry, 8 mars, 15h40
(Trad. par N. A.)

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