Message de la Ghouta #24

Dans notre abri au sous-sol, on trouve toute sorte de gens.
Vu de l’extérieur, on a tous l’air pareils, mais, à y regarder de plus près, nous sommes différents et même, pour certains, à l’opposé les uns des autres…

Parmi nous, il y a un jeune homme tout le temps énervé qui passe ses journées lancer des injures. Nous connaissons tous son nom et on a bien mémorisé sa voix. Il injurie sa femme et ses gosses, parfois il s’insulte lui-même. Mais, lorsque les bombes commencent à tomber, il est le premier à tenter de consoler, de rassurer tout le monde, le premier à s’assurer que les gens sont tous sains et saufs.

Sa femme est tout le temps sur les nerfs, elle ne sait même plus à qui s’en prendre. Il lui arrive de s’invectiver elle-même. Dès que les frappes reprennent, elle se met à pleurer à tout haut et perd tout sang-froid. Elle crie alors : « Oh, mon Dieu, faites que personne ne soit tué. »

Il y a trois familles que je supposais calmes. On ne les entendait pas trop et leurs enfants n’avaient pas l’air d’avoir de problèmes particuliers. Mais j’ai découvert qu’ils vivent dans des conditions terribles, et que s’ils ne se plaignent jamais et ne disent rien, c’est parce qu’ils n’ont plus les mots pour le dire, plus l’énergie, car ils passent souvent plusieurs jours sans rien avoir à se mettre sous la dent.

Il y a un son qui vient du fond de la cave. Une sorte de ronflement, ou plutôt une respiration difficile. J’ai entendu un des voisins dire à la femme : « Dites à votre mari de changer de position, peut-être parviendra-t-il ainsi à trouver le repos. » Ensuite, j’ai réalisé qu’il était impossible que cet homme passe ses journées et ses nuits à dormir et à ronfler constamment, alors j’ai questionné mon mari qui m’a dit que cet homme avait un problème à la gorge, qu’il avait récemment subi une biopsie… Je vous laisse deviner son état.

Il y a aussi une femme âgée qui ne retire jamais le foulard qui la recouvre du cou jusqu’au nez, elle a des problèmes pulmonaires. Elle non plus n’a pas choisi de venir dans cette cave en terre battue, humide et moisie, avec ces braseros, un pour chaque famille, dans lesquels on brûle tout ce qu’on peut : bois, plastique, laine, vêtements… J’en ai allumé un l’autre jour pour cuisiner. J’ai dû me résoudre à brûler mes vieux cahiers de cours et mes lettres. Des cahiers que je conservais depuis l’époque où j’étudiais à la fac, il y a dix-huit ans. Jusqu’à présent, j’étais convaincue que ceux qui ne conservaient pas de souvenirs de leur passé ne pouvaient avoir pas d’avenir. Mais, dans cette cave, je me suis résolue à tout brûler. À qui aurais-je laissé ces souvenirs et qui ira les consulter ?

©Anas Salameh

Dans notre abri, surtout avec les nuits « agitées » que nous endurons, comme d’habitude, il est difficile de trouver le sommeil. Alors on réfléchit et on analyse. On pense à ce qui nous entoure concrètement, mais aussi à des choses plus abstraites.

Cette nuit, dans le noir, j’ai songé : nous les Syriens, pour ceux qui nous regardent, avons-nous l’air tous très différents ou paraît-on plutôt semblables ? Je pense qu’au fond de nous quelque chose nous rassemble, un peu comme cette cave. On est tous différents, mais ce quelque chose nous unit malgré nos divergences.

C’est cette chose qui pousse ma voisine à m’offrir une petite assiette de nourriture – cette assiette ne me suffit guère et elle n’est pas non plus en trop pour elle, mais elle ne peut s’en empêcher.

Cette chose que l’on ressent dans ces voix empressées qui, après les bombardements, interrogent : « Tout le monde va bien ? »
Comme ce petit garçon de 6 ans, assis au pied de l’escalier, jouant avec de la terre et qui, chaque fois qu’une vieille dame se lève, accourt vers elle et lui tend la main pour lui éviter de faire un faux pas et de tomber dans le trou qu’il a creusé dans le sol pour s’amuser.

Oui, nous sommes tous différents et disparates, mais ce qui nous rassemble, c’est ce quelque chose d’indéfinissable que je ressens. Ce quelque chose continue d’exister et de nous rassembler. Et c’est sur ce petit quelque chose que nous devrons miser pour reconstruire la Syrie de demain.

Nivin Hotary, 14/03/2018
(Trad. R. A.)

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