Message de la Ghouta #26

On aurait dit le jour du jugement dernier !
Des gens courent et crient partout, des personnes en vêtement d’intérieur, pieds nus. Des voitures remplies de monde qui roulent à plus de cent à l’heure. Et moi qui appelle et hurle en cherchant mes proches.

Habituellement ce genre de scènes se termine par un réveil soudain, d’un rêve, ou plutôt d’un cauchemar collectif.
Combien aimerais-je que ce soit réellement un cauchemar ! Au moins, on peut se réveiller d’un mauvais rêve, et c’est terminé. Mais nos journées semblent devenir pires que les cauchemars !

Je cours en tirant ma fille par la main et en gardant un œil sur mon fils.
Une petite fille de 5 ans crie en notre direction : « Dites-leur de ne pas nous tuer, dites-leur de ne pas nous tuer ! » Je n’ai aucune phrase pour la rassurer.

Le Mig est visible très clairement au-dessus de nos têtes, suivi d’un hélicoptère qui vole très bas et doucement, tout en bombardant. Il est tellement proche qu’on pourrait presque l’atteindre par une balle de pistolet.
On entend des tirs de balles derrière nous aussi, j’ignore leur provenance exacte. Mais je suis sûre qu’il ne s’agit pas d’accrochages entre militaires et combattants et elles ne visaient pas l’avion non plus.

© « Ghouta » de Hani Abbas

Nous avons couru presque une heure comme des affolés dans les rues. Et la petite fille a continué tout le long à répéter la même phrase « dites-leur de ne pas nous tuer. »
Maya, ma fille, qui fait la forte, me dit : « Maman, tu vois, je n’ai pas pleuré ! » Alors qu’en réalité, elle pleurait mais ne s’en rendait même plus compte. Elle me demande : « Pourquoi tu as laissé mon bébé (son doudou) dans l’abri ? » et « Je veux ma valise rose, j’aime ma valise rose. »

Je cours et j’essaie de la rassurer en disant qu’elle en aura d’autres des jouets à l’avenir. Je voulais absolument lui dire qu’on ira toutes les deux acheter de nouveaux jouets et qu’elle choisira elle-même tout ce qui lui plaira. Elle a semblé d’accord, mais elle a ajouté « moi, j’aime mon bébé ».

La petite fille qui criait « dites-leur de ne pas nous tuer », s’est réveillé en pleine nuit et a dit à sa mère : « Si je fais sur moi, ne m’en veut pas maman, hein ? » Pourtant, elle avait été aux toilettes avant de s’endormir. Mais on ne sait ce qui lui est passé par la tête, ce qui l’a réveillée la nuit ? Peut-être la même peur qui l’avait poussée pendant notre course à demander d’aller aux toilettes. Demande qu’elle a répétée trois ou quatre fois à notre arrivée dans l’abri avant de se coucher. Au milieu de la nuit un petit garçon s’est mis à crier pendant son sommeil : « Attendez-moi… Maman, attend moi… Amina, ne me laisse pas ! »

Comment trouver le sommeil, alors que les visons du jour poursuivent nos enfants la nuit ?
Nous sommes très nombreux à être entassés dans cette pièce exiguë. Et les barils explosifs et les hélicoptères n’ont pas arrêté de toute la nuit.

On ne sait même pas ce qui se passe dehors, on parle de : passages, exode, tueries…
Chaque minute qui passe sans rejoindre le passage sécurisé à toute vitesse, signifie être massacré.
Malgré cela, silence, négation, et négation…
Nous sommes encore vivants.
Soyez-en rassurés !

Nivin Hotary – Ghouta orientale
16/03/18 – 4 heures du matin
(Trad. R.A.)

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