Message de la Ghouta #28

Avant-hier, j’ai pu pour la première fois dormir toute allongée sur le sol. Avant cela, nous avions pris l’habitude de dormir «recroquevillés » : certains étendus dans le sens de la longueur, d’autres de la largeur…Impossible d’étendre nos jambes, certaines personnes dormant à hauteur de nos pieds…Et nous-mêmes dormant la tête posée là où auraient dû s’étendre les jambes d’autres…On dort tête contre pieds.

Aussi loin que remonte ma mémoire, j’ai toujours su que j’avais un oreiller à moi, une couverture, un lit, une chambre, une maison, un quartier, une ville…un pays.

Aujourd’hui, mon pays est malade. Ma ville est occupée. Mon quartier est détruit. Ma maison n’est plus. Et je passe de sous-sol en sous-sol sans pouvoir retrouver l’intimité d’une chambre, d’un lit, d’une couverture ou même ne serait-ce que d’un oreiller.

La plupart du temps, ma veste me sert d’oreiller. Je la plie et la cale sous ma tête. D’abord, parce qu’en cas de bombardement ou d’urgence, je l’ai à portée de main. Mais aussi parce que, étant donné le nombre de fois où nous avons dû fuir dans des circonstances périlleuses, nous avons perdu la plupart de nos affaires, ou avons été obligés de les abandonner pour courir.

« Siège » par Reem Yassouf

Hier, c’était la première fois en un mois que je mangeais un repas rassasiant. « Rassasiant » ne veut pas dire bon, ni sain, bien entendu. Mais Dieu merci, il était rassasiant.

Mais malheureusement, la plupart des gens n’ont pas encore pu dormir d’un sommeil convenable ni manger un repas suffisant.
Jusqu’à présent, je n’ai toujours pas pu boire d’eau potable. La seule eau à laquelle on ait accès est celle des puits, qui a mauvais goût et désaltère peu.

Jusqu’à présent, je n’ai pas pu dormir une seule nuit complète, d’une traite.
Depuis le jour où je suis descendue dans ce sous-sol, il y a environ un mois, je traîne une grippe (inflammation des ganglions et rhinopharyngite) qui ne me lâche pas…En temps « normal », on ne trouvait plus de médicaments dans la Ghouta, alors imaginez aujourd’hui…
Hier soir, nos cœurs se sont serrés à chaque bruit de bombe larguée car on se demandait où elle avait bien pu tomber.

Mais nous avons ri aux éclats en nous remémorant nos professeurs quand nous étions petites, et les chamailleries de nos élèves. Toutes les filles avec qui je me trouve ont travaillé dans l’enseignement. Ce n’est pas la spécialité de toutes, mais la situation de la Ghouta ces dernières années a mené chacune d’entre nous à donner des cours aux enfants pour combler les besoins.

Puis tout à coup, sans qu’on le voie venir, on s’est mises à s’engueuler, à crier, à lever le ton, à pleurer. Un instant plus tard, on se réconciliait et on riait déjà. Comme si de rien n’était.
Tout, dans nos vies, arrive vite…Les rides sur nos visages, les cernes sous nos yeux… Tout, sauf la délivrance que l’on pressent mais qu’on ne voit pas…
Pourvu qu’elle soit proche !

J’ai en tête une chanson de Mohammed Fouad dans laquelle il parle des « moments de nostalgie ». Mon Dieu, tant de choses me manquent…
Une jeune femme m’a demandée : Qu’est-ce qui te manque le plus ?

Je lui ai répondu : Le sentiment de sécurité…
Elle m’a dit qu’elle, c’était la propreté…Un lieu propre. De l’eau propre. De la nourriture, des vêtements, une vie… propres.

Nivin Hotary
20 mars 2018

(Trad. M. B.)

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