Message de la Ghouta #30

Maya commence une nouvelle vie.
Elle repart de zéro, comme nous tous.
Lundi 26 mars, après un voyage de 27 heures et trente minutes entre la Ghouta et Madiq, nous avons été reçus par des proches, qui nous ont accueillis dans leur grande maison.
Le trajet mériterait à lui seul une publication, tellement il y aurait de choses à raconter… Bref.
À peine arrivés, nous nous sommes endormis.

Le lendemain matin, malgré la fatigue, il y avait plein de choses à assurer.
Il fallait notamment que j’emmène Maya acheter de nouveaux doudous, ses « bébés »…

Ce qui m’a marqué durant cette première journée, c’est l’insistance de Maya qui voulait que l’on reste dans notre chambre, la porte fermée à clé… J’ai alors réalisé combien elle avait manqué d’intimité, durant toute cette période vécue dans les sous-sols. Cela l’avait profondément affectée, même si elle n’en avait rien dit. Peut-être n’avait-telle rien exprimé, par sens de la responsabilité et parce qu’elle avait bien compris qu’il fallait supporter la situation…
Aujourd’hui, elle s’est choisi une poupée qu’elle a appelée Maria.
Alors que nous faisions un tour au souk, Kossay nous a soudain lancé: « Attendez-moi ici ! Je vais acheter quelque chose et je reviens. »

Ce qu’il a rapporté m’a bouleversée…
Il venait d’acheter du jus de fruit « Rani »…Or ce jus a une longue histoire…
Avant le siège, lui et son père allaient régulièrement s’acheter une bouteille de « Rani » qu’ils buvaient ensemble, tous les deux, avec l’impression de partager un secret…Aujourd’hui, en voyant des bouteilles de « Rani », Kossay a couru en acheter une, pour la partager avec son père. Là aussi, j’ai compris que Kossay, malgré les années de siège, n’avait rien oublié de sa petite enfance…

Ou plutôt qu’il avait fait semblant de l’oublier, par solidarité avec nous, pour être en mesure de porter une part des responsabilités qu’exigent une vie sous siège.
Moi aussi, j’ai acheté des petites choses qui me restituent une sorte d’intimité avec mon passé. Je souhaitais acheter deux tasses assorties, pour moi et mon mari… Quelle joie quand je les ai trouvées !

Moi aussi, j’avais besoin d’éprouver de nouveau ce sentiment d’intimité, ne serait-ce qu’avec de tout petits objets…Après ce qu’on a vécu ce dernier mois, où l’on buvait à plusieurs dans un seul verre, sans même pouvoir le rincer avec un peu d’eau…
Aujourd’hui, nous recommençons tous une nouvelle vie. La plupart d’entre nous n’a aucune idée de ce qu’il va devenir, de l’endroit où il va pouvoir s’établir, travailler, reconstruire un semblant de vie stable…

Dès l’instant où je suis sortie de la Ghouta, à 10h du matin le dimanche 25 mars 2018, une vie complètement différente de celle que j’avais connue m’est apparue. Et j’ai compris pourquoi le régime n’avait autorisé personne à entrer dans la Ghouta assiégée. Dans cette Ghouta sans vie, sans rien, où tout est détruit, où tout manque, la nourriture, le moindre petit besoin vital…

En sortant de la Ghouta, j’ai redécouvert beaucoup de choses que j’avais oubliées et certaines que je n’avais jamais vues…
Et pourtant, je vous jure, si j’avais la garantie qu’en retournant dans la Ghouta, je trouverais des gens sincères, prêts à nous défendre et non à nous abandonner, je serais la première à prendre le bus pour rentrer. Même s’il fallait revivre le siège une seconde fois, dans les conditions que j’ai connues. Et même si j’ai vu à quoi pouvait ressembler la vie dehors. Je continue d’espérer vivre un jour ce moment-là.

#EvacuationForcée
#ExpatriationSyrienne
Nivin Hotary, 27 mars 2018

(Trad. par M. B.)

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