Mohamad Omran, du dessin à la sculpture : les corps s’exposent

Des petites figurines assises posément, les unes un peu avachies sur leurs sièges, les autres les bras ou les jambes croisées paisiblement ; elles ont toutes l’air d’être là depuis des lustres, elles attendent…

Toutes ces figurines sont orientées dans la même direction, toutes possèdent une même couleur unie sans variation : soit blanc comme le plâtre, soit marron comme l’argile. Elles sont habillées, mais leurs habits dévoilent leurs physionomies, leurs corps transparaissent par-dessus leurs vêtements à peine couvrants. Pour compléter leur attirail, toutes portent des lunettes qui leur cachent les yeux, mais toutes regardent vers l’avant. Alignées au millimètre près, elles paraissent aussi aliénées à leur condition immuable, un sort qu’elles semblent subir avec résignation, comme s’il faisait partie intégrante de leur être.

« L’attente » est le titre qu’Omran a choisi de donner à la dernière série de sculptures qu’il expose actuellement à la Galerie Europia, près des Invalides. Galerie qui depuis des années met en valeur le travail d’artistes syriens.

J’ai découvert les dessins de Mohamad Omran il y a trois ans, tout le monde louait alors son trait et son style satirique uniques, devenus en quelque sorte sa « marque de fabrique ». Ces dessins montraient des corps grotesques, un peu difformes, qui s’illustraient déjà par un certain côté malsain, animal et décalé, et qui dégageaient une impression d’étrangeté. La violence et la satire s’y mêlaient, rehaussées par quelques touches de couleurs, jamais trop, ni couvrant toute la surface, simplement esquissées dans des espaces géométriquement délimités et entourés par les roues d’une machine, le canon d’une arme comme pour mieux cerner l’absurdité de la guerre, la prédominance des rapports de force et de domination.
Ces personnages rappellent des gens que l’on croise en Syrie, pays de la surveillance, de la guerre et des rêves brisés. On reconnaît les gros bras des agents du régime, des brutes barbues, les agents de sécurité aux regards fuyants, des malingres dévêtues, des membres découpés, des corps martyrisés, violentés, dénudés, mais pas complètement nus, comme pour mieux accentuer leur mal-être. Des dessins qui dérangent un peu mais qui montrent le ridicule, l’absurde : une satire qui tient sur le fil du rasoir sans jamais tomber dans la caricature.

Les sculptures d’Omran rappellent ses dessins ironiques mais prennent une autre ampleur en trois dimensions. Au vernissage, je hasarde : « Pourquoi ces personnages ont tous des lunettes ? » Omran répond avec un léger sourire « Certainement pour qu’on me pose la question ! », puis gentiment : « Plus sérieusement, c’est l’apanage des gens des renseignements, tu ne trouves pas ? » Mohamad Omran a grandi dans cette Syrie de la surveillance, de la peur, dans l’omniprésence du contrôle, une société que ses œuvres expriment à travers des portraits si humains et si distanciés d’un réalisme primaire.

Je n’ai pas osé lui demander : « Qu’attendent ces figurines ? » La délivrance ? La fin de la souffrance d’un pays qui s’enlise dans la guerre et la violence ? Ou, est-ce le destin de tout humain, peu importe l’époque ou le lieu où il vit ? On est toujours un peu assis, mal dans notre peau, jamais complètement maître des circonstances de nos vies ? L’attente, dans ce cas-là, est celle de la mort à laquelle tout être vivant est prédestiné ; mais ces figurines à l’air résigné, un peu boudeur et drôle nous donnent simplement l’impression de se moquer de la futilité de l’existence humaine…

Né en 1979 à Damas, Mohamad Omran est diplômé de la faculté des Beaux-Arts de l’Université de Damas et d’un master d’histoire de l’art contemporain à l’Université Lyon-2 en 2009. Critique d’art, dessinateur, Mohamad Omran est avant tout sculpteur de formation. Récompensé à plusieurs reprises, il reçoit en 2003 le grand prix de la Biennale d’al-Mahaba à Lattaquié, en Syrie. Depuis, ses œuvres sont présentées dans de nombreux pays. Il réside actuellement à Paris.

Par Racha Abazied

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