Mohammed al-Maghout, l’écrivain insoumis

Mohammed Al-Maghout

Mohammed Al-Maghout

Mohammed Al-Maghout (1934-2006) est un poète, dramaturge, écrivain et scénariste syrien. Cette brève présentation fût-elle exacte ne peut rendre hommage à un personnage et à un auteur aussi inclassable que fut réellement Mohammed Al-Maghout.

Cet auteur farouchement indépendant mourut en 2006 à Damas d’une crise cardiaque, il était en conversation téléphonique, et dans sa main droite, pendait encore son fameux mégot de cigarette… Il fut inhumé dans son village natal de Salamiya où il avait vu le jour en 1934 dans une famille d’agriculteurs ismaéliens. Son enfance fut marquée par la pauvreté et la misère. Plus tard, ses engagements politiques lui valurent l’emprisonnement, la torture et l’exil.

Mohammed Al-Maghout est considéré unanimement comme l’un de ceux qui ont fait accéder la poésie arabe contemporaine à la modernité grâce à ses poèmes en vers libres et la fondation de la revue avant-gardiste Shi’r (poésie).

Mohammed Al-Maghout fut aussi un dramaturge de talent : « Exil » (Ghourba), « À ta santé, ô patrie  » (Ka’sak ya watan); un scénariste populaire ; et un essayiste polémique : « Je trahirai ma patrie » (Sa akhounou watani). Malgré son refus de toute soumission, il put poursuivre sa carrière d’écrivain en Syrie. Paradoxe de la célébrité ou écrivain indomptable ? Le mystère qui l’entoure demeure. De ses douleurs, surtout durant les années 1980 où il perdit, les uns après les autres des êtres chers (dont son épouse, la poétesse Sania Saleh), il sut tirer des vers où simplicité et humanité se mêlaient sous ce fard de désespoir qui voilait d’ailleurs la majeure partie de son œuvre.

Les textes de Mohammed Al-Maghout possèdent ce secret qui fait survivre l’écrit à son auteur. Ses mots tombent juste, son sens de l’ironie et sa tristesse éternelle ont le tranchant des lames affûtées…

La colline

O destin, ne me gifle pas
des mètres de gifles couvrent déjà mon visage
Me voici
le vent souffle dans les rues
Je sors des livres, des tavernes et des dictionnaires
comme les soldats sortent des tranchées

O siècle, insecte vil
toi qui m’as fait miroiter un ventilateur en guise de tempête
des allumettes en guise de volcans
je ne te pardonnerai jamais
Je retournerai à mon village, à pied s’il le faut
et je propagerai dès mon arrivée des rumeurs sur ton compte
Je me jetterai sur les herbes et sur les bords des rigoles
comme un chevalier après une bataille épuisante
ou un chien dressé ayant traversé des cercles de feu
Je franchirai ces portes et fenêtres
ces manches et ces cols
aigle planant
au-dessus de la pudeur des vierges et de la souffrance des ouvriers
déployant mes ailes d’hirondelle au crépuscule
en quête d’une terre inexplorée
une terre qui se dresse, débridée dans l’espace
comme un cheval sauvage se cabre sous la selle
chaque fois qu’elle est effleurée par une chaumière ou un palais
un émir ou un mendiant
Une terre qui n’a existé et n’existera que dans mes cahiers
C’est bien, ô siècle
tu m’as vaincu
Mais je ne trouve dans tout cet Orient
nul promontoire
où planter le drapeau de ma soumission

Dans « La joie n’est pas mon métier », 1970. Traduit de l’arabe par Abdellatif Laâbi.

Par Racha Abazied

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