Nawar Bulbul & son « Love Boat »

Avec « Love Boat », la douloureuse traversée de la Méditerranée, qui fait figure de dernier espoir de liberté pour des dizaines de milliers de Syriens, devient la scène d’un spectacle tragi-comique.

Ce nouveau spectacle écrit par Nawar Bulbul, metteur en scène de formation, retrace la vie d’une troupe de théâtre syrienne embarquée à bord d’un « bateau-scène » qui se transformera au gré des destinations. Un spectacle d’actualité qui met en exergue aussi bien les raisons de l’afflux de réfugiés syriens vers l’Europe que la dangerosité de ces traversées pour nombre de migrants. Nous avons bien en tête ces images de bateaux surchargés et de drames qui se déroulent aux portes de l’Europe.

Décor de « Love Boat »

Par le théâtre, Nawar exprime encore une fois sa solidarité, son amour, pour tous ceux qui entreprennent cette traversée, non par choix de cœur mais bien pour survivre, tous ceux qui risquent leur vie car ils veulent continuer à vivre librement.
Nawar Bulbul dès le début de la révolution s’était engagé pleinement en manifestant au côté des révolutionnaires dans les rues de Homs, contre le régime de Bachar al-Assad. Après avoir subi des menaces de la part des autorités, il a dû fuir son pays, mais cet exil n’a en rien entamé son engagement.

Depuis la Jordanie où il réside actuellement, il a continué son travail de metteur en scène aussi bien pour dénoncer le drame qui se joue tous les jours à huis clos en Syrie, mais aussi pour accompagner ceux qui comme lui ont dû quitter leur pays.

C’est au cours d’un séjour en Jordanie, que j’ai eu la chance de le rencontrer ; il travaillait alors sur « Shakespeare in Zaatari » qui était le premier projet d’une longue série. Lors de notre rencontre, j’ai été touchée par les valeurs qu’il défend au jour le jour, et par sa force créatrice. Ainsi, à Zaatari, sous son impulsion, une tente Shakespeare, décorée par les fresques des enfants du camp, avait vu le jour. Avec ce projet, Nawar avait aussi permis à 100 enfants du camp de participer à un atelier théâtre à la suite duquel deux pièces de Shakespeare (Hamlet et le Roi Lear) ont été présentées au public lors de deux représentations : une dans le camp même de Zaatari et une autre dans le magnifique amphithéâtre Romain d’Amman.

NB1

Shakespeare in Zaatari, Amphithéatre romain d’Amman

Ce projet est allé bien au-delà d’une simple représentation théâtrale, puisqu’il a permis à des enfants de s’exprimer et d’extérioriser les blessures laissées par près de trois ans de conflits. C’est aussi un message à destination du monde : attirer l’attention sur le sort des enfants syriens, montrer une image positive et courageuses des enfants, afin que le monde sache que, malgré la guerre, la violence et les privations, ceux-ci restent créatifs, courageux, déterminés, et par-dessus tout désireux d’apprendre.

Ainsi, depuis sa toute première pièce post-révolution, « Shakespeare in Zaatari », Nawar Balbul a choisi non pas de s’accompagner de professionnels mais bien d’amateurs qu’il a guidés vers le théâtre, en leur offrant une voix, un espace d’expression et de liberté. En 2015, il s’est illustré avec un autre spectacle : « Roméo et Juliette » qui a fait le sujet d’un très joli reportage sur Arté : « Yalla Homs ! Roméo et Juliette, un amour de guerre ».

roméo et juliette

Roméo et Juliette

À Amman, Roméo, interprété par Ebrahem, 12 ans, enfant blessé, est sur scène. Mais sa Juliette, Sheima, 13 ans, est prisonnière à Homs, assiégée et bombardée par les forces de Bachar al Assad. Ils se donnent la réplique grâce à Internet : par Skype, les deux enfants racontent des vies brisées par la guerre.

Dans le reportage d’Arté les témoignages des différents protagonistes sont vraiment saisissants et forts. Pour Shaymaa le théâtre est une manière de prouver que les enfants de Homs sont encore capables de créer malgré leur ce qu’ils subissent chaque jour, mais aussi  elle espère par l’art un avenir meilleur pour son pays :

« On ne joue pas cette pièce pour nous, mais pour la Syrie tout entière. Les enfants de Homs sont capables de faire de grandes choses. Malgré les bombardements, les destructions, le siège, le sang versé et la mort, on veut continuer d’aller à l’école et à travailler dur. On ne le fait pas que pour nous, mais pour faire vivre la Syrie, pour la faire vivre à nouveau. »

« Roméo et Juliette » était à la fois un défi artistique, sécuritaire et technologique. Car cet amour dans la guerre ne peut exister qu’à travers deux écrans interposés. La révolution se joue de la même manière, avec ses acteurs, ses spectateurs, ses supporteurs et ceux qui la subissent.

Ainsi Nawar, a transformé le « Roméo et Juliette » de Shakespeare en une puissante métaphore de la guerre qui frappe son pays. Et c’est haut la main que ce défi a été relevé à travers une pièce poignante et d’une grande puissance.
Aujourd’hui, Nawar monte une nouvelle pièce. Il a imaginé une nouvelle histoire, un nouveau témoignage avec des récits de vie et des extraits littéraires tirés successivement d’Aristophane « Les cavaliers », de Carlo Goldoni « Le serviteur de deux maîtres », Cervantès « Don Quichote », Molière « Tartuffe », Shakespeare « Songe d’une nuit d’été », et enfin de Goethe « Faust ».

L’histoire est la suivante : les membres d’une troupe d’acteurs se retrouvent sur le littoral méditerranéen après cinq années de séparation. Une actrice, 4 acteurs et 1 enfant prennent une embarcation qui les emmènera aux portes de l’Europe où ils imaginent reprendre leurs activités théâtrales et recouvrer, ainsi, une vie digne.
Le spectacle raconte ainsi leurs retrouvailles, leurs expériences, leurs rêves, leur amour du théâtre. Les spectateurs embarquent avec eux pour cette traversée.

Afin de l’assister dans le montage et la réalisation de cette nouvelle pièce, une collecte en ligne est organisée sur Ulule. Chaque contribution lui permettra de continuer son travail, de délivrer son message humain et créatif : Ulule

Par Émilie Glasman

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