« Nous gardons espoir, il y aura une fin » : rencontre avec les casques blancs à Istanbul

Alors qu’Alep et ses habitants meurent sous les bombardements acharnés du régime et de l’armée russe, et que la supposée communauté internationale négocie avec Bachar al-Assad, je veux vous raconter ma rencontre avec les héros de la Défense civile syrienne, plus communément appelés « les Casques blancs » (White Helmets). Parce qu’ils représentent la Syrie d’aujourd’hui et de demain, des hommes et des femmes qui ne veulent que sauver des vies, peu importe de quel bord est la victime. Nous avons souvent l’impression de ne rien pouvoir faire, et bien commençons par porter haut et fort la voix et les actions de ces sauveurs.

Un casque blanc d'Alep, photo donnée par la responsable du site internet. Sur le dos du secouriste figure le logo de la Défense civile syrienne.

Un casque blanc d’Alep, photo donnée par la responsable du site internet. Sur le dos du secouriste figure le logo de la Défense civile syrienne.

En plein cœur historique de la ville d’Istanbul, dans le quartier bobo de Karaköy où les friperies hipster côtoient les cafés librairies branchés, je suis allée leur rendre visite en ce début du mois de septembre. J’entre alors dans un immeuble ultra design, frais en plein été, où les employés sont tous occupés, au téléphone ou la tête plongée dans leur ordi. Je fais quelques pas, quelques sourires et lève les yeux : les photos imprimées grand format sont claires et doivent leur rappeler pourquoi ils sont là.

Entre humour et drame, les panneaux sont frappants de réalisme pour ceux qui entrent dans le bâtiment.

Entre humour et drame, les panneaux sont frappants de réalisme pour ceux qui entrent dans le bâtiment.

La Défense civile syrienne et l’ONG Mayday Rescue

Car ce n’est pas n’importe quel bureau, c’est le bureau turc de la Défense civile syrienne en collaboration avec l’ONG Mayday, là où s’organise toute la communication du groupe de volontaires pour les rendre moins anonymes et montrer leur travail surhumain au monde entier. Quelques Turcs, des Syriens et d’autres nationalités sont réunis dans ces bureaux pour faire progresser leur visibilité dans les médias mais aussi produire les manuels de formation, les kits de sécurité, tout en suivant l’évolution du conflit et la localisation des équipes sur le terrain.

La jeune femme syrienne qui m’accueille parle de son travail très modestement : « je m’occupe de tout ce qui est design ». En lui demandant plus de détails, je me rends compte qu’elle a produit en fait des manuels de sécurité qui sont distribués sur place aux habitants (ou survivants) d’Alep pour leur rappeler les premiers réflexes et gestes de secours : du « design » qui peut sauver des vies… Elle a aussi réorganisé et mis à jour le site internet de la Défense civile syrienne en anglais et en arabe, qui a été mis en ligne récemment.

Pour voir le site : Défense civile syrienne

Pour ceux qui n’ont pas encore entendu parler d’eux, la Défense civile syrienne s’est constituée en 2013 de jeunes volontaires syriens qui en ont eu assez de voir mourir des gens devant eux quotidiennement. De bouche à oreille, de bandes de copains aux reportages sur plusieurs chaînes télé de l’opposition, l’équipe, qui se veut neutre et impartiale, s’est agrandie jusqu’à former dernièrement une section féminine. Ils sont aujourd’hui environ 3 000 volontaires pour 120 centres et agissent dans 8 préfectures différentes : 4 dans le nord, 3 assiégées, 1 dans le sud.

Les formations ont été organisées avec l’organisation turque AKUT spécialisée dans le secours et les situations d’urgence. Mais c’est surtout l’ONG Mayday, soutenue par 5 nations : les Etats-Unis, le Royaume Uni, les Pays-bas, l’Allemagne et le Danemark, qui s’occupe aujourd’hui du projet de la Défense civile syrienne. La France ne figure par sur la liste car « elle n’autorise que l’aide médicale pas autre chose, pas d’autres types de matériel », m’explique un des employés.

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« Je suis arrivé il y a 10 jours, je devais venir plus tôt mais je ne pouvais pas sortir d’Alep »

On se dirige vers un café du coin assez calme, où les serveuses turques semblent loin de se douter de quoi est fait le quotidien de ces hommes syriens qui viennent boire le çay, d’où ils viennent, combien de vies ils ont sauvées. Le plus à l’aise des trois prend la parole : « on se présente et tu te présentes après ». On aurait peut-être dû faire l’inverse : difficile de se présenter après des casques blancs !

Abdulrahman (à droite sur la photo) est le responsable de la communication entre Mayday et la Defense civile syrienne. Originaire d’Alep, il s’est engagé en 2013 et fait de fréquents aller-retour entre là-bas et Istanbul. Un peu distrait par son téléphone, il m’explique finalement qu’ils ont perdu un ami une heure plus tôt à Alep. Il s’appelait Ahmad Alhamodn, journaliste et photographe, il avait participé à la création du Centre des Médias d’Alep (AMC). Avec sa femme, ils avaient été surpris par un bombardement une semaine avant : sa femme avait réussi à mettre au monde une petite fille avant de perdre la vie tandis qu’il a succombé à ses blessures à l’hôpital. Nous lui rendons hommage ici, ainsi qu’à tous ces acteurs de la vérité et de la paix qui perdent la vie chaque jour en Syrie.

Le ton est donné (ou rappelé) : après un moment de silence, les présentations reprennent…

Mahmoud (au fond à gauche) est agent de liaison. Originaire de Hama, il était photographe avant et s’est engagé en 2014 : « on voyait les reportages sur certaines chaînes, et avec des amis on a finalement décidé de les rejoindre. »

Khaled (le premier sur la gauche) s’est engagé dès la création en 2013. Il s’occupe notamment de photographier et filmer les exploits de la défense civile. Khaled était resté coincé à Alep à cause du blocus : il était arrivé à Istanbul 10 jours avant, en passant par Idlib.

Quand je l’interroge sur la situation à Alep Est, il me répond calmement en anglais :  » c’est vraiment terrible, il n’y a plus d’électricité, pas d’eau, après une semaine les gens n’avaient plus de nourriture, ils faisaient la queue devant les magasins. Après deux semaines, il n’y avait plus d’essence, donc plus de voiture dans les rues, tout était vide, il n’y avait plus de vie. »  Il m’explique que 6 centres de la Défense civile syrienne ont été visés au mois d’août  : les avions bombardiers frappent deux fois pour les toucher sur la deuxième frappe lorsqu’ils viennent sauver les premières victimes. Bien que Bachar al-Assad nie leur existence, ils sont bien devenus la cible du régime : on déplore d’ailleurs 11 nouvelles victimes avec le centre de la Défense civile syrienne qui a été visé samedi 24 septembre. Au moment de l’entretien, on dénombrait 136 morts parmi les volontaires ; avec l’avalanche de bombardements récents, c’est un chiffre qui n’est plus du tout d’actualité.

« Ce n’est pas qu’une guerre civile, c’est encore une révolution » 

Un tableau est installé au-dessus de l'espace cuisine avec le nom de ceux qui sont morts alors qu'ils essayaient juste de sauver des vies

Un tableau est installé au-dessus de l’espace cuisine avec le nom de ceux qui sont morts alors qu’ils essayaient juste de sauver des vies

Dans leurs propos, ce n’est pas de la colère, c’est de l’habitude : « Nous ? On n’attend plus rien du monde. Les politiques montrent à leurs peuples ce qu’ils veulent montrer, ils se fichent de la vérité ».

Rappelons ici que la Défense civile syrienne réclame une zone de sécurité aérienne « no-fly zone » pour épargner les civils. Dans la mesure où plus de 95% des morts civiles sont causées par le régime, Abdulrahman aime à rappeler que «  Bachar al-Assad est le plus gros problème, il faut qu’il arrête de tuer des civils », intervient Khaled.  » C’est devenu pire après l’intervention russe. Ils étaient où avant ? » et Abdulrahman de reprendre : « Ils ne sont pas venus « aider » quand il n’y avait pas Daech. Ils ont créé Daech ! »

Je lui parle d’un article que j’ai trouvé sur internet, sûrement issu de la propagande russe, omniprésente sur le web français. L’article mettait en avant les liens entre les casques blancs et Daech. Sourires… Ils semblent habitués à cette question et ne cessent de répéter qu’ils sont un groupe neutre et impartial :  » Nous on est là pour sauver des vies. On travaille 24 heures ensuite on se repose 48 heures. En septembre 2015, on a même secouru des Afghans et des Iraniens. Tant que les différents groupes nous laissent travailler, on travaille. On n’est pas une menace pour eux pour l’instant « , m’explique Abdulrahman. « Nous avons 15 objectifs mais le premier est Search & Rescue (chercher et secourir), et ce, peu importe le bord politique de la victime ! »

On en vient alors à évoquer le Prix Nobel de la paix. Vous avez dû le voir, The Syria Campaign a lancé récemment une opération pour que le prix leur soit attribué. Le jeudi 22 septembre 2016, ils ont d’ailleurs reçu le prix Nobel de la paix alternatif délivré par la fondation suédoise Right Livelihood.  » Les Casques blancs représentent des Syriens ordinaires qui veulent la paix et la sécurité. Ces bénévoles sont une lueur d’espoir au milieu de la tragédie humaine qu’est la guerre civile syrienne. Il est donc encore plus horrible que les premiers à y répondre soient eux-mêmes ciblés « , a déclaré Ole von Uexkull, directeur de la fondation.

Même s’ils ne croient plus en la communauté internationale, « c’est important pour montrer qu’il y a un groupe uni en Syrie », me dit Abdulrahman, leur donner de la visibilité et des moyens d’action pour faire entendre certaines de leurs revendications comme la zone de sécurité aérienne.

Pour soutenir leur candidature: White Helmets (site de Syrian Compaign)

J’ai alors osé une question sur l’avenir, sur la Syrie de demain, leur Syrie. Et j’ai bien fait de la poser celle-là, lisez bien la réponse : « Nous avons encore de l’espoir… il y aura une fin. Il faudra reconstruire la Syrie et nous serons là. Notamment pour organiser le retour des réfugiés. »

Marquée par un débat sur l’usage du mot révolution pour parler de la situation en Syrie : un acharnement idéaliste ou une réalité à revendiquer ? Je me lance et lui demande ce qu’il en pense :

 Est-ce que pour vous c’est encore une révolution ?

– OF COURSE ! Bien sûr ! Tu es Française et tu me demandes ça ? répond Abdulrahman.

Khaled et lui me rappellent que pendant la trêve on pouvait voir les gens re-sortir dans la rue et continuer à réclamer leur liberté. « Non, ce n’est pas qu’une guerre civile, c’est encore une révolution », concluent-ils.

Par Solène Poyraz

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