On achève bien Alep…

Il pleut des bombes sur Alep !

Le dire, le crier, le hurler n’y changera absolument rien, je le sais…

Une ville va disparaître ensevelissant ses enfants sous elle. La souffrance y est inimaginable, les habitants manquent de tout : nourriture, médicaments, eau, il subissent des raids d’une violence sans pareil. Un huis-clos d’horreur à ciel ouvert.

« On va mourir, nous le savons, mais pitié, épargnez-nous vos apitoiements. Ne jurez pas, n’accusez pas et ne faites pas de surenchère en notre nom. Laissez-nous au moins la dignité de mourir chez nous. Priez si vous voulez, priez pour que nos âmes trouvent une paix que nos corps n’ont pas trouvée ici-bas ! », disait un civil hier.

À l’heure où l’on abat les enfants comme l’on achève les chevaux pour qu’il ne souffre pas longtemps de leurs blessures, je me demande jusqu’où peut aller l’indifférence ? Très loin certainement, de plus en plus loin, je le crains. Le monde continue et continuera certainement de tourner sans Alep, sans Deir Ezzor, Deraa, Homs… sans les Syriens, sans d’autres peuples qui ont précédé dans l’histoire aussi… C’est ainsi !

Graffiti : "Si l'humanité n'arrête pas la guerre, c'est la guerre qui mettra fin à l'humanité"

Graffiti : « Si l’humanité n’arrête pas la guerre, c’est la guerre qui mettra fin à l’humanité »

Je me suis souvenue de ce que m’a dit une amie syrienne en arrivant à Paris :

« Je n’ai pas l’impression de vivre sur la même planète que le reste de l’humanité. Comment font-ils pour croire que notre sang peut couler à flots, que nos cris pourraient remplacer le tonnerre, que nos enfants peuvent être déchiquetés en morceaux, sans que la moindre éclaboussure n’entache le bas de leurs chaussures ? Ne voient-ils pas que nos morts et les leurs se ressemblent ? »

Je ne sais pas, l’amie. Je me demande vraiment ce qu’ils voient et ce qu’ils ne veulent pas voir. Dans les moments de colère, je m’en suis posée de ces questions qui frôlent l’absurde : Pensent-ils que notre sang pourrait devenir bleu pour que la Méditerranée garde sa belle couleur azurée ? Que nous serions habitués à mourir contrairement à d’autres ? Que « s’entretuer » serait une caractéristique de certains peuples ou de notre soi-disant « mentalité orientale » ? Que nous serions responsables de notre propre mort, que nous l’aurions « cherchée » en quelque sorte ? De la leur même, puisque notre terre accueille aussi leurs barbares. Ce qui me surprend le plus c’est qu’ils croient qu’il suffirait d’ériger des murs et des frontières pour être en sécurité ? Pour se protéger des terroristes que moi ou mes semblables pourrions cacher dans nos poches ! J’ignore jusqu’où va l’aveuglement et où s’arrête la naïveté et la sottise. J’ai aussi arrêté de me poser des questions sur la compassion, devenue si incompréhensible.

Mais tu sais l’amie, certains savent et souhaitent aider « leur prochain », mais se sentent impuissants tout comme nous face aux grands décideurs de ce monde. D’autres se drapent de cette indifférence ou plutôt de ce qu’ils pensent être leur différence, comme dans manteau protégeant de la pluie. Un manteau en mailles fines pourtant, brodé d’inconscience. Mais, ils auront beau essayer de ne pas nous voir, dans leurs yeux, je vois la même peur que celle qui les anime lorsqu’ils croisent un miséreux, une sorte de gêne attristée et teintée d’effroi aussi. Un rejet qui en dit long : c’est triste, ça pourrait être moi… mais pour l’instant c’est lui !

C’est peut-être ça après tout l’« humanité » ? Une faiblesse d’âme légèrement colorée d’égoïsme ?

Pour la première fois hier, j’ai prié quelque chose. Je crois que c’était une étoile qui jouait à cache-cache derrière les nuages. Je lui ai demandé de se souvenir de chaque visage, de chaque ruelle, des regards effrayés des mères serrant leurs enfants, des yeux humides des vieillards levant leurs mains vers le ciel, de mémoriser les expressions de tous ceux que l’on a décidé d’enterrer avant même qu’ils ne soient complètement morts. De les graver un par un dans la roche la plus solide, là où l’eau claire des ruisseaux glisse doucement à la surface des pierres, là où la lumière d’un soleil printanier les caressera en douceur pour les laver de leur douleur et les bercer dans son lit.

Que l’humanité dorme paisiblement, les pierres nous survivront tous et seront peut-être les derniers témoins de nos lâchetés.

Longue vie à l’inconscience tranquille !

Par Racha Abazied

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