On n’enterre pas une révolution

Ill. de Hani Abbas

Ill. de Hani Abbas


Cinq ans de  guerre.
Cinq ans de souffrances innombrables.
Des villes fantômes, des villages ravagés.
Et une terre qui ne boit plus que le sang de ses enfants.
Des humains mutilés, mortifiés, au regard vide,
Cheminent sur les routes d’un exil sans fin.
Des âmes errantes hantent les esprits de ceux qui tentent de survivre à l’indescriptible.
Plus d’espoir de rassasier sa faim, de s’abriter du froid.
On se demande chaque matin comment continuer dans cette misère jusqu’au lendemain ?

Pourtant, cette guerre, telle que l’on aime la nommer aujourd’hui,
N’est que l’histoire sordide d’un peuple abandonné à l’infamie.
Un peuple qui un jour osa relever la tête pour dire ce qu’il pensait être son droit absolu.
Un peuple qui voulut se libérer des chaînes d’une dictature sanguinaire.
Pour réclamer liberté et justice.

C’était au printemps.
Les effluves de jasmin, portées par le vent de la Méditerranée,
Embaumaient l’air d’un espoir de renouveau.
Elles venaient de Tunis et de Tahrir.
Dans une petite ville du Sud, de jeunes inconscients griffonnèrent :
« Ton tour viendra, docteur ! »
Que n’avaient-ils pas dit là ?
Savaient-ils qu’ils allaient déclencher une révolution ?
Des milliers écoutèrent l’appel des enfants de Deraa.
Envahirent les rues par milliers.
Le mot était donné :
Le peuple voulait sa liberté !
Malgré les balles qui crépitaient,
On dansait et on chantait.
Désormais, le vendredi était jour de manifestation.
Et le samedi jour d’enterrements.
La liberté n’était plus un rêve mais un droit que l’on scandait.
Le mur de la peur était tombé !

Mais la fête fut de courte durée.
Bientôt, des avions et des chars remplacèrent les snipers.
Les cadavres s’entassaient, et les cimetières débordaient.
On arracha le jasmin des jardins pour enterrer les proches et les voisins.
L’automne fut rude et bientôt l’hiver s’installa.
Glaçant les cœurs, ensevelissant les rêves.
On prit les armes !
La justice devaient s’arracher à la pointe du fusil, disaient-ils.
On ne peut laisser tuer nos enfants, torturer nos frères et violer nos femmes.
Au cri de « Notre révolution est pacifique, pacifique » on entendit alors « Dieu est notre seul sauveur »…

Il luttèrent, résistèrent, rue par rue, maison par maison.
Beaucoup moururent, beaucoup partirent.
Ceux qui refusaient de prendre les armes furent déclarés ennemis dangereux,
Et connurent mille morts dans des geôles sordides.
Gazés, assiégés, affamés,
Le monde restait sourd et muet.
Les puissants paralysés.
Certains profitèrent de leurs influences pour attiser les flammes de la division.
Turcs, Saoudiens et Qataris,
Faisaient leur guerre parallèle aux Iraniens et au Hezbollah.
On dit alors que c’était une guerre complexe et incompréhensible.

Pour couronner leur désespoir, bientôt des hordes de barbares venus de mille lieux,
Brandirent des drapeaux noirs,
Et répandirent une terreur nouvelle.
Les assassins se multipliaient, mais les amis se faisaient rares…
Cinq ans passés à lutter,
Cinq ans passés à crier : assez !
Assez de sang, assez de douleurs, assez de malheurs.

Entre deux salamalecs à New York,
Lorsque vous écrirez le chemin de notre paix,
Dictée par le dernier avatar du KGB,
Que vous chercherez vos alliés,
N’oubliez pas ceux qui se sont sacrifiés.
Laissez-leur au moins une once de dignité.
Ne réduisez pas leur existence à des chiffres et des calculs d’intérêt.
Car on aura beau enterrer les révolutions,
Nier l’existence des peuples.
C’est dans la nature de l’être humain de vouloir toujours se relever.

Sous les gravats au printemps prochain,
Pousseront des herbes sauvages.
Au lointain, on entendra le cri d’un nourrisson.
Dont le père aura péri, et dont le frère sera mort au combat.
Sa mère le nourrira de graines glanées.
Il grandira tant bien que mal sous une tente du HCR.
Et se souviendra seulement de cela :
Ma terre, là-bas, sur les ruines de Palmyre, je retournerai.
Là bas, je deviendrai un homme,
Là bas, j’écrirai ton nom :
Liberté !

Par Racha Abazied

(texte proposé initialement à Graines et cinéma en hommage aux 5 années de lutte du peuple syrien)

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