« Opération César » : si les morts pouvaient parler…

Nombreux sont les livres qui ont parlé de la révolution syrienne, de la guerre ou de ce qui est désormais la plus grande tragédie humaine de ce début de siècle. Certains ont écrit sur les prémices de la révolution pacifique, d’autres ont décrit le siège des villes syriennes ou ont offert des analyses politiques et géostratégiques du conflit, mais aucun de ces ouvrages n’a parlé de la mort, ni des morts. « Si les morts pouvaient parler, ils auraient raconté leurs douleurs, leur humanité perdue, leurs sentiments et leurs corps violés. » C’est ce qu’a dit César dans son témoignage et c’est ce que Garance Le Caisne rapporte dans Opération César.

Qui sont les auteurs du livre ?

César est le nom de code d’un photographe syrien qui travaillait pour le compte de la police militaire, il photographiait les morts par accidents. Dès les débuts de la révolution syrienne, il a eu pour mission de photographier les détenus morts sous la torture dans les prisons et centres de détention syriens. Après trois ans de travail, César a déserté son poste, ne supportant plus les morts qui, désormais, le hantent nuit et jour.

Garance Le Caisne est une journaliste indépendante qui a vécu au Caire dans les années 1990. Elle a ensuite couvert les « printemps arabes » et s’est rendue plusieurs fois en Syrie. Après plusieurs tentatives de contacts et une attente de plusieurs mois, Garance Le Caisne réussit à rencontrer César qui vivait anonymement dans un pays de l’Europe du Nord.

Commence alors de longues heures de travail et d’entretiens, avec l’aide d’une traductrice et des amis de César qui l’ont aidé dans l’opération. Garance Le Caisne vérifie et recoupe ensuite les informations recueillies avec les témoignages de rescapés ayant survécu à l’horreur des centres de détention. Elle rédige enfin ce livre dans le seul but de dévoiler les horreurs du régime Assad, car « il fallait publier des témoignages le plus tôt possible pour sensibiliser l’opinion internationale contre la barbarie du régime ».

Opération César n’est donc pas un livre ordinaire, il s’agit d’un ouvrage détaillant des horreurs commises par le régime, opération Césarraconté par l’auteur des 45 000 photos de cadavres de 6 786 personnes différentes. Ces photographies sont disponibles dans le dossier de Human Rights Watch pour ceux qui ont le cœur assez bien accroché pour voir des cadavres avec des visages défigurés, des yeux énuclées, et des marques de torture sur tous les corps. Des corps décharnés de personnes volontairement laissées pour mourir de faim ou à cause de blessures béantes :

Photographies opération César sur Human Rights Watch

Human Rights Watch avertit d’ailleurs de l’ampleur des crimes : « La plupart des 6 786 victimes représentées dans les photographies de César ont été détenues par seulement cinq branches des services de renseignement, et leurs corps confiés à au moins deux hôpitaux militaires de Damas entre mai 2011, lorsque César a commencé à dupliquer les fichiers et à les exfiltrer de son lieu de travail, et août 2013, lorsqu’il a fui la Syrie. Le Réseau syrien des droits de l’homme a documenté l’arrestation et la détention de plus de 117 000 personnes en Syrie depuis mars 2011. »

César nous raconte dans cet ouvrage son travail, banal au début, et comment, petit à petit et avec les chiffres croissants des morts et corps suppliciés, la mort a commencé à faire partie de son quotidien, à l’étouffer, au point que le corps ou le cadavre s’est transformé en simple chiffre ; celui du centre sécuritaire, de la prison et finalement celui du médecin légiste. César confie : « J’avais peur de devenir un de ces corps, un de ces chiffres. »

César a voulu déserter, mais ses amis lui ont conseillé de rester à son poste pour pouvoir exfiltrer ces photos au monde extérieur. Durant deux ans, il photographiait les cadavres et transmettait ces clichés sur des clés USB à ses amis, qui à leur tour les faisaient sortir de la Syrie sur des disques durs. En exfiltrant ces images, il risquait sa vie et celles de sa famille, mais il se sentait obligé de le faire, par devoir à ces morts, pour témoigner de leurs souffrances et humiliation, il se devait d’assumer cette responsabilité lourde et douloureuse malgré les risques immenses.

Au moment de la sortie du livre en octobre 2015, et après un signalement du Quai d’Orsay, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour crimes contre l’humanité. Les photos de César pourraient également servir de base à la préparation d’un dossier de charge contre le président syrien. Si à ce jour, les responsables ne font l’objet d’aucune poursuite, ce livre demeure un témoignage unique sur la machine de mort syrienne. Il a depuis été traduit en espagnol et en anglais, espérons qu’il le sera un jour en arabe aussi, afin qu’il puisse faire partie de la mémoire collective syrienne.

La journaliste a dédié son livre « aux Syriens, enfants, femmes, jeunes et vieux qui étaient des humains avant de devenir des chiffres ».

Maintenant, il est de notre devoir, de notre responsabilité, nous les humains qui savons, de rendre hommage à la mémoire de ces oubliés, de travailler ensemble pour leur rendre justice, et de réfuter en bloc tout discours minimisant ces crimes atroces, sachant que leurs auteurs continuent encore à sévir en toute impunité…

Par Nemat Atassi et Racha Abazied

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