Oraison funèbre

Par Odai al-Zoubioraison_funebre_ill

– 1 –
Ma grand-mère est décédée à Damas le 1er février 2015.
Un « post » sur Facebook m’a appris la nouvelle.
Ma grand-mère a été enterrée le jour suivant. Les funérailles ont été organisées avec ceux qui étaient là. Ni moi, ni mon frère, ni ma sœur, ni mon père, ni ma tante, ni son mari et ni leur fils aîné n’avons pu être présents ; mes deux oncles et leur famille, le fils cadet de ma tante, ainsi que ma mère se sont chargés de l’enterrement et de l’accueil des personnes venues pour les condoléances.
Dans le cercle restreint de la famille, ma mère a été la seule à enterrer sa mère, même si elle est repartie quelques jours plus tard.

– 2 –
Ma grand-mère était la dernière de mes quatre grands-parents à être encore de ce monde. Son époux, mon grand-père, est décédé tôt, dans les années 1980. Je n’ai pas de souvenirs de lui. Par contre, je me souviens que ma grand-mère a toujours été là, même si, dans les faits, elle a été absente durant deux ou trois ans quand j’étais tout petit.
Ma grand-mère n’a pas vieilli depuis mon enfance, c’est ma mère et moi qui avons grandi.
Les grands-mères ne vieillissent pas aux yeux de leurs petits-enfants.

– 3 –
J’étais le petit-fils préféré de ma grand-mère, du moins, c’est ce que je croyais. Je ne pense pas que, petit, elle me préférait aux autres petits-enfants, c’est plutôt lorsque j’ai grandi et pris l’habitude de lui rendre visite une ou deux fois par semaine que je suis devenu le préféré et le plus gâté. Ma grand-mère préparait le café et on s’asseyait pour discuter une heure ou deux, tous les deux seuls.
Ma grand-mère me parlait de son enfance, de son adolescence, de son mariage, de ses voyages et de sa grande famille. Aujourd’hui, il ne me reste que quelques bribes de ses récits répétés et disparates. Elle sautait d’une histoire à une autre, sans que je parvienne à la convaincre de finir la précédente. Quand j’ai fini par m’habituer à sa façon de raconter, j’ai arrêté de l’interrompre. Je l’écoutais en buvant mon café en contemplant la place Shamdin, et ses mains élégantes.
Ma grand-mère a conservé une manière très gracieuse de mouvoir ses mains restées jeunes, même à quatre-vingts ans passés.

– 4 –
Ma grand-mère est née dans une famille chrétienne plutôt aisée de Homs. On ne connaît pas la date exacte de sa naissance, sans doute au début des années trente du siècle dernier. Les souvenirs de ma grand-mère de sa propre enfance : une grande maison, une générosité typiquement orientale, des chevaux arabes, des caves remplies de nourriture et des dizaines d’enfants jouant dans l’ombre du père. Ma grand-mère admirait beaucoup sa mère, décédée il y a quinze ans, à plus de quatre-vingt-dix ans. Cette femme parlait le français, suivait les nouvelles de la famille et des voisins dans les moindres détails et –d’après ma grand-mère– avait conservé une maîtrise parfaite de la couture et la cuisine selon les règles de l’art, jusqu’à ses derniers jours. Je n’ai jamais vu cette femme légendaire. Ma grand-mère m’avait proposé d’aller la voir à Homs. J’avais trouvé de vaines excuses pour ne pas faire le voyage.
Je ne parviens pas à me souvenir aujourd’hui de l’affaire importante qui m’avait alors empêché de rencontrer la mère de ma grand-mère.

Ma grand-mère s’est mariée à l’âge de seize ans environ, puis a déménagé à Hama, ville de mon grand-père, Michel. Hama était une ville conservatrice et elle devait mettre un voile lorsqu’elle se rendait dans les quartiers musulmans. Assez rapidement, ma grand-mère s’est mise à aimer les gens de Hama pour leur bonté, leur générosité et leur sincérité. Plus tard, ma grand-mère m’a appris qu’elle avait ensuite vécu plusieurs années à Deir Ezzor, où est née ma mère, « la dernière de la série ». Ma grand-mère disait que Deir Ezzor était une ville plus ouverte que Hama, mais qu’elle restait nostalgique de Homs.

Ma grand-mère ne s’est sentie apaisée que lorsque la famille a déménagé à Damas. Là, son âme a trouvé la paix dans le quartier Al-Akrad1.

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J’essaie de me rappeler certaines de ses histoires. Le temps a passé et aucun membre de la famille ne peut désormais me confirmer si ce dont je me souviens correspond vraiment à ce qu’elle nous racontait. Et peut-être est-ce chose impossible à prouver en réalité.

Ma grand-mère disait qu’un ancien président de la République leur avait rendu visite à la maison dans les années 1960. Elle riait en se souvenant de sa panique ce jour-là. Le président était venu boire un café sur ce même balcon. Ma grand-mère avait eu peur et n’avait pas échangé un seul mot avec lui, elle s’était cachée dans la cuisine. Elle disait qu’elle aurait dû lui demander comment allaient sa femme et ses enfants. Les voisins étaient venus s’enquérir de cette visite plus tard. Ma grand-mère avait dû pimenter le petit évènement « Oui, c’est un homme de prestance. Oui, il est intelligent. Bien sûr, il est exceptionnel. Ah ! mon mari était à l’aise, évidemment. Oui, oui, mon mari connaît des gens haut placés », avant d’ajouter fièrement « mais ton grand-père n’a jamais été de ceux qui courent derrière les puissants, c’était un homme respectable et tout le monde l’aimait ». Elle s’était tue un moment, comme si elle se remémorait sa silhouette : « Que Dieu ait son âme, j’aurais tant aimé qu’il puisse te rencontrer, mon Odai. » Elle avait gardé longtemps le silence en contemplant le ciel de Damas.

Ma grand-mère disait que l’un de ses cousins avait dû quitter la Syrie à l’âge de sept ans : « On a dû l’exfiltrer vers l’Europe. Oui, il jouait avec les musulmans et ils se sont disputés. Le chrétien a insulté la religion du musulman, alors le musulman a rassemblé sa famille et les gens du quartier. Ils voulaient lui donner une bonne correction. L’histoire ne s’est pas calmée par la suite, alors il est parti et n’est jamais revenu. » Grand-mère riait : « C’est incroyable comme les gens peuvent avoir l’esprit étroit, se fâcher pour une histoire de religion. » Le garçon, un grand-père à présent, vit sereinement.

Ma grand-mère disait que les Français étaient venus fouiller la maison de son grand-père pour chercher les enfants en âge d’aller à l’école. Son grand-père ne voulait pas que les filles y aillent ; le père a caché les filles dans le grenier. L’une d’elles a interpellé un soldat français et elles ont été amenées à l’école. Le père a eu beau punir la fille sévèrement, elles ont fini par être toutes scolarisées. Grand-mère ajoute en riant : « Tu te rends compte comment les gens pensaient autrefois. Ils croyaient que les filles ne devaient pas apprendre. »

Ma grand-mère disait que les Syriens suspendaient un drap blanc tâché de sang sur la porte de la maison le lendemain de la nuit de noces. Elle riait beaucoup se souvenant de quelque chose qu’elle gardait pour elle : « Quelle vilaine coutume, heureusement qu’elle n’existe plus » Elle riait de plus belle, alors j’avais ri à mon tour sans comprendre ce qu’elle disait sur les gens, la honte, la famille et les voisins, « heureusement que c’est fini. Ah ! Comme c’était gênant pour les jeunes femmes ! »

– 6 –
Ma grand-mère avait rêvé que j’étais venu lui rendre visite à Pâques. Elle m’embrassait toujours les jours de fête et répétait des prières chrétiennes qui m’étaient indéchiffrables. Elle riait en me racontant qu’un jour j’avais mangé un plateau entier de kebbé2 au four, sans en partager une miette avec le reste de la famille.
« Tu me manques, Odai. Tu me manques beaucoup. »
Mon oncle lui chuchota quelque chose.
Ma grand-mère, perturbée, se tut.
Elle susurra : « Tu vas revenir me voir ? »
« J’espère. J’espère bientôt, mamie. »

– 7 –
À l’occasion d’une fête, j’ai déclaré à grand-mère que je ne croyais pas en la résurrection du Christ. Elle rit à gorge déployée.
« Peu importe en quoi tu crois, mon Odai. L’essentiel est que tu sois bon avec les autres. »

– 8 –
Ma cousine, fille de mon oncle maternel, a été tuée par un obus tiré de manière aléatoire depuis la région de la Ghouta. Elle était jeune mariée et n’avait pas encore trente ans.
J’ai appelé mon oncle, effrayé : « Bonjour tonton, c’est Odai. »
« Qui ? Je ne vous entends pas. »
J’ai répété d’une voix éteinte : « Odai, tonton. C’est Odai. »
« Ah, bonjour Odai. »
Nous avons gardés le silence tous les deux.
« Mes condoléances, tonton. »
Mon oncle soudain a hurle : « C’est ça, votre liberté, Odai ? C’est celle que vous vouliez, toi et tes copains ? C’est ça, la liberté ? C’est ça ? »
Il s’est tu ensuite, étouffé par une crise de sanglots.
Puis il a conclu avec une extrême douceur comme s’il ravalait sa peine : « Fais attention à toi, Odai. Fais attention à toi. Que Dieu te protège. Qu’il vous protège tous. Fais attention à toi, je t’en supplie. »
Le jour suivant, j’ai appelé ma grand-mère.
Elle a arrêté la conversation au bout de deux minutes.
Elle n’avait rien trouvé à dire.

– 9 –
Ma grand-mère n’a jamais quitté la Syrie –à ce que je sache.

– 10 –
À Noël et à Pâques, ma grand-mère buvait un petit verre d’arak. Elle se maquillait un peu et mettait un rouge à lèvres foncé. Elle fêtait ses enfants et ses petits-enfants en cuisinant ses meilleurs plats. Durant des décennies, elle nous faisait parvenir pour l’hiver des victuailles qu’elle préparait elle-même, surtout des confitures et du makdous3.
Les cheveux toujours teints, elle accueillait ses invités élégamment vêtue, même lorsqu’elle était très malade.
Ma grand-mère a aimé la vie, autant qu’elle le pouvait4.

– 11 –
Mon père a épousé ma mère « par enlèvement »5.
Ma mère est restée deux ou trois années sans contact avec sa famille, avant de se voir accueillie avec son mari et ses enfants.
J’ai demandé à ma mère ce qu’avait fait ma grand-mère durant ces années de silence.
Elle m’a dit qu’un jour elle avait reçu un appel téléphonique et que l’interlocuteur ne disait pas un mot.
Ma mère avait senti que c’était ma grand-mère qui était au bout du fil ; elle a pleuré en disant à sa mère qu’elle l’avait reconnue.
Ma mère a entendu les pleurs de sa mère en retour.
Durant deux années, voire plus, ma mère et ma grand-mère s’écoutaient pleurer en silence au téléphone.

– 12 –
J’ai quitté Damas sans lui faire mes adieux, espérant une prochaine visite. Je craignais, et elle craignait cela aussi, qu’elle meure avant que je puisse la revoir.
Nous savions tous les deux que je ne la reverrais pas.
Je n’ai espéré de l’union nationale que la possibilité de visiter ma grand-mère à Pâques : entre nous, quatre années de guerre, le talisman de l’exil suspendu au-dessus de ma tête, et son sourire qui aurait pu guérir les blessures du Christ en croix.

– 13 –
Ma grand-mère a vieilli soudainement pendant mon exil. Elle a attendu tout ce temps pour grandir derrière mon dos. Elle n’aurait jamais changé à ce point si j’étais resté à Damas avec elle.
Ma mère était revenue à Damas pour lui dire adieu. Moi, je ne l’ai pas appelée, malgré l’aggravation de sa maladie ; j’étais occupé par l’écriture, ma thèse et quantité de choses de la vie quotidienne.
Peut-être que je ne croyais pas qu’elle partirait réellement.
Mon père dit que la mort arrive toujours subitement. Que la famille du malade ne croit pas à la mort, quel que soit l’avancement de la maladie, que la mort les surprend toujours comme s’ils n’y avaient jamais songé auparavant.
« Peut-être que c’est dans la nature humaine, fiston. On deviendrait fou si on croyait à la mort de son père, de sa mère et des gens qu’on aime. On oublie jusqu’à ce que ça arrive. Allez, sois courageux, appelle ta mère. »
Ma grand-mère est décédée soudainement, ainsi que décèdent beaucoup de gens.

– 14 –
Comme Spinoza et Ibn Arabi, ma grand-mère croyait en l’unité de l’existence.
Ma grand-mère voyait des âmes presque humaines dans tous les animaux. Elle aimait les lapins, les chats, les chiens, les chevaux et les tortues. Elle nourrissait les pigeons chaque jour à son balcon. Elle parlait à chacune de ses plantes, leur racontant de plus en plus d’histoires au fur à mesure que sa solitude augmentait. Elle nourrissait la tortue et disait comprendre sa lenteur et son ennui.
Elle demandait aux pigeons et aux moineaux de saluer mon grand-père.
Ma grand-mère a vécu avec une chatte appelée Suzie, dix-huit années durant. Suzie était sa meilleure amie et avait sa place réservée sur une chaise dans le salon. Suzie se dressait devant sa chaise lorsqu’un étranger essayait de l’occuper. Combien de fois ma grand-mère avait-elle dû expliquer aux invités que c’était la chaise de la chatte ! Cette chatte se montrait gentille avec les gens qui mettaient à l’aise ma grand-mère et s’attaquait à ceux qui lui étaient antipathiques.
Quand Suzie est morte, on a présenté nos condoléances à ma grand-mère, qui a continué à murmurer le nom de la chatte très longtemps.

– 15 –
J’ai quitté Damas au début du mois d’août 2011. Après, j’ai parfois appelé ma grand-mère pour les fêtes et quand elle me manquait. Sa voix faiblissait avec le temps, quelque chose de triste et de pénible la ternissait.
Ma grand-mère ne comprenait pas ce qui se passait dans son pays. Les voisins kurdes manifestaient sans arrêt et les services de sécurité faisaient des descentes chaque semaine ; parmi ses voisins, il y a eu des morts, des personnes arrêtées ou en fuite. Sa famille homsiote a été dispersée entre Damas, Alep, Beyrouth et Dubaï, et même en Occident : dans celle-ci figuraient le prisonnier, le délateur, le silencieux, le perdu, le sympathisant, le peureux et le coléreux. La télévision lui apprenait les massacres ethniques à Homs et dans d’autres villes syriennes. Sa maison était quasiment vide, et ceux qui sont restés au pays étaient presque aussi nombreux que ceux qui se sont exilés : ses enfants et petits-enfants étaient partis aux quatre coins du monde, certains ne se parlant même plus. Elle a vécu ses derniers jours dans des souvenirs mêlés à un présent qui grignotait progressivement tout ce qu’elle connaissait de ce triste pays, jusqu’à y devenir une étrangère vivant elle-même en exil.
Ma grand-mère a fini ses jours dans le doute ; les quatre-vingt années qu’elle avait vécues n’avaient-elles pas assez de sens pour la rassurer avant de partir ?

– 16 –
Durant la crise économique des années 1980, ma grand-mère cousait quelques tissus orientaux, comme ceux qui décorent les tables et les salons et les vendait en cachette pour participer aux frais de la maison.

– 17 –
Un jour de printemps, j’étais assis sur le balcon de ma grand-mère, je la taquinais comme d’habitude sur son régime. Elle mangeait des petites choses salées toute la journée alors qu’elle souffrait d’un surpoids.
Elle arrosait ses plantes, leur parlait et me parlait en même temps. Elle m’a demandé si je suivais les séries télévisées. J’ai répondu que je ne regardais pas la télé. Elle trouvait cela regrettable : la dernière série de Jamal Suleiman6 était magnifique.

Il était neuf heures et demie du matin.
Lorsque je suis arrivé chez elle, je l’ai surprise avec la cafetière et les tasses, je lui ai demandé pour qui était la deuxième tasse.
Elle a souri fièrement.
Ma mère disait que grand-mère prenait chaque jour le café avec le fantôme de mon grand-père, même vingt ans après sa mort.
« C’est pour papi, le café ? »
Son visage s’est illuminé d’une jeunesse éternelle, comme sur son portrait en noir et blanc des années 1950.
Un instant, j’ai aperçu le fantôme de mon grand-père me sourire, puis regarder sa femme avec tendresse.
Ma grand-mère s’en est retournée dans la cuisine en riant.
Je suis resté sur le balcon à contempler le Damas de l’amour et de la nostalgie, le Damas des incendies, Damas où peut-être je ne retournerai jamais.

Traduit de l’arabe par Racha Abazied

L’article dans sa version arabe est disponible sur ce lien.
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1. Quartier kurde.
2. Plat qui se présente généralement sous forme de boulettes allongées frites, il peut également être préparé au four (sinieh). La pâte est constituée de viande et de boulgour, la farce est une préparation de viande hachée de mouton, d’épices et de pignons de pin.
3. Aubergines farcies aux noix et au piment que l’on conserve dans des bocaux d’huile d’olive.
4. Référence au poème célèbre de Mahmoud Darwich : « Nous aussi, nous aimons la vie quand nous en avons les moyens. Nous dansons entre deux martyrs et pour le lilas entre eux, nous dressons un minaret ou un palmier. »
5. Expression utilisée pour les personnes qui se marient sans le consentement de leurs familles. Entre communautés de religion différente, par exemple.
6. Producteur et acteur syrien, né à Damas en 1959. Il a joué dans de nombreux films et séries télévisées, notamment des séries historiques très populaires. Il s’est fait connaître dans le monde arabe grâce à son rôle dans Halim (film sur la vie du chanteur égyptien Abdul-Halim Hafez). Il a eu notamment le rôle principal dans la série égyptienne Hada’eq el-shaytan (« Les jardins du diable »).

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