Quand la Syrie était une terre d’accueil

Histoire des migrations en Syrie

En tout temps et en tout lieu, l’exil procède de la perte de sécurité, de l’effondrement des systèmes en place, de la peur d’être tué, enlevé, déplacé, de la disparition des moyens de subsistance minimale, et de la guerre psychologique qui en est le corolaire. La Syrie, à l’inverse de l’exode massif qui la vide aujourd’hui, a constitué par le passé une terre d’asile pour de nombreuses migrations.

Hier encore, les Grecs

En 1943, quelque 12 000 ressortissants grecs qui fuyaient les calamités de la 2e Guerre mondiale, vinrent se réfugier à Alep, dans l’espoir d’une vie plus sûre.

Aujourd’hui, près de 70 ans plus tard, des millions de Syriens vivent la pire des crises et rêvent, depuis la Turquie, de rejoindre l’Europe et notamment la Grèce, avant de poursuivre vers l’Allemagne, l’Autriche ou les pays scandinaves.

La détresse dans laquelle se trouvent les Syriens rappelle celle qu’ont connue les Grecs dans la première moitié du siècle passé, lorsque les invasions italienne et allemande les forçaient, par milliers, à quitter leur pays.

La Bibliothèque du Congrès Américain conserve des photographies de ces « réfugiés grecs à Alep ». Sur l’une d’elles, une foule en haillons avec de jeunes enfants installés à même le sol fait la queue pour recevoir de l’assistance. Au premier plan, une femme se tient, une timbale aux pieds, à côté d’un chariot de distribution de nourriture.

تاريخ-الهجرات

Library of Congress

L’immigration arménienne

Plus tôt, en 1915 précisément, des centaines de milliers d’Arméniens ont fui devant les combats que se livraient alors les Ottomans et les Russes pour le contrôle de l’Est de l’Anatolie. Abandonnant tout derrière eux jusqu’au moindre souvenir, les Arméniens ont émigré vers le Sud, en direction de la Syrie, du Liban, de la Jordanie et de l’Irak.

Les Aleppins les ont accueillis à bras ouverts et leur ont porté secours, allant jusqu’à épouser les femmes isolées et adopter les orphelins.

Les Arméniens reconnaissent, dans leur ensemble, la bienveillance et la générosité avec lesquelles les Aleppins les ont accueillis. Certains historiens estiment à près de 60 000 le nombre d’Arméniens ayant trouvé refuge à Alep, pour une ville qui comptait, en 1921, environ 200 000 habitants. Cela signifie que le nombre de ses habitants a augmenté d’un quart, avec l’afflux des réfugiés.

C’est dans le quartier d’al Ram (renommé depuis « Icharat al Suleymanya al Douiya »), que sont apparus, en 1922, les premiers camps arméniens. Leurs habitations, consistant en de petits baraquements en bois, furent bientôt plus d’un millier et s’étendirent aux quartiers d’al Midan, d’al Filat, jusqu’à celui de Boustan al Bacha.

Les réfugiés s’établirent sur 7 hectares de terrain relevant de l’œuvre pieuse, dite « al waqf al amiri ». C’est la municipalité d’Alep qui se chargea de reverser, au fond caritatif, le loyer des terres occupées par les réfugiés.

Ces derniers furent autorisés à construire de petites écoles privées, ainsi que la discrète « Eglise de Sainte-Croix », dans le quartier d’al Barakat. Ils eurent le droit de travailler et d’ouvrir des ateliers de confection artisanale qui les firent connaître comme travailleurs honnêtes et méticuleux.

Les Aleppins racontent que les Arméniens refusèrent les dons d’argent, de vêtements et de nourriture, préférant se les procurer par le travail. Ainsi, ils prirent place peu à peu dans la société aleppine, et devinrent bientôt partie intégrante de la ville.

Les « frères de cause et de combat »

En 1948, environ 90 000 Palestiniens trouvèrent refuge en Syrie. Si la grande majorité s’établit dans la capitale, le reste se répartit dans l’ensemble des provinces du pays, du nord au sud. Ils constituèrent en tout dix camps, recensés par l’agence onusienne de l’UNRAW. Ces camps sont des ensembles d’habitations en dur, semblables aux quartiers informels présents dans les villes syriennes.

Les années 1956, 1967 et 1970 connurent de nouvelles vagues d’immigrés palestiniens qui, pour la plupart, jouissent des mêmes droits que les Syriens en matière d’éducation, de santé, de travail et de déplacement, à l’exclusion cependant du droit de vote. Ils sont par ailleurs tenus aux mêmes devoirs.

Les Libanais, si proches voisins

En 2006, Israël attaque le Liban, poussant plus de 300 000 Libanais à la fuite. Les Syriens les accueillirent dans leurs villages, leurs maisons, leurs écoles, et pallièrent à tous leurs besoins. Cette guerre ne dura certes que quelques jours, mais elle prouva bel et bien que les Syriens traitaient les Libanais comme des frères, sans grille de lecture confessionnelle.

Les Tcherkesses des Balkans

La principale vague d’exode des Tcherkesses vers la Syrie commença avec la guerre entre Ottomans et Russes, en 1877 et 1878. Les Tcherkesses résidant dans les pays d’Europe sous contrôle ottoman furent contraints à l’exil, et gagnèrent la Syrie. À compter de cette date, ils furent destitués de tout droit dans leurs pays d’origine, y compris celui au retour.

Leur exode se déroula dans des conditions d’une extrême pénibilité. Une fois arrivés sur la côte syrienne, les Tcherkesses endurèrent de longs jours d’errance au cours desquels ils moururent par milliers, frappés par la famine et les épidémies. Estimés à environ 70 000 personnes, ils furent peu à peu répartis dans les principales villes du pays.

Dans la province ottomane jordanienne d’alors, ce sont les Tcherkesses qui firent renaître les cités d’Amman et Jarash. Dans la province syrienne, ils fondèrent les villages de Qoneytra et Manbej. Ces lieux, au fil du temps, devinrent de véritables villes. Ils contribuèrent de façon significative à l’essor économique des régions où ils s’établirent, en développant notamment l’outillage et les techniques agricoles.

La chute de Bagdad

La chute de Bagdad en avril 2003 fut brutale. Elle fut vécue par les peuples arabes avec la même douleur que l’occupation de la Palestine, ravivée chez tous en dépit des différents jugements portés sur Saddam Hussein.

C’est alors par millions que les Irakiens quittèrent leur pays. La Syrie voisine en accueillit à l’époque deux millions. Cet exode représenta, en son temps, la plus grande vague de départs forcés de l’Histoire.

Désormais, Damas n’était plus seulement une étape sur la route menant hors de l’enfer de la guerre irakienne. La ville s’est transformée, notamment durant l’été, en véritable lieu de retrouvailles des familles irakiennes, séparées par des années d’exil aux quatre coins du monde.

On pouvait ainsi connaître les détails qui caractérisaient la vie à Damas -auxquels ni les journaux ni les chaînes satellites ne prêtaient d’importance -en passant du temps dans les cafés et les lieux publics où se retrouvaient les réfugiés irakiens.

Toutefois, selon une étude menée par l’Etat syrien, il y eut des retombées négatives à cette immigration, à commencer par la flambée sans précédent des prix de l’immobilier, qui augmentèrent jusqu’à 200%. De même, la montée des prix des biens de première nécessité et des denrées alimentaires, ainsi que la hausse de la consommation d’électricité et d’eau qui contraignit au rationnement de ces deux ressources. Le Trésor Public estime que cette immigration coûta à l’économie syrienne l’équivalent de 1,3 milliard de dollars.

Les Irakiens ont souvent exprimé leur gratitude envers le peuple syrien pour les avoir accueillis, contrairement à d’autres pays arabes où ils furent parfois traités, dès la frontière, en criminels.

Tout comme la Terre, la roue tourne. Quand les gens sont mis à l’épreuve, leur âme se révèle. Et il ne fait aucun doute que les Syriens, où qu’ils se trouvent désormais, feront à leur tour preuve de patience, et sauront s’adapter et se construire une vie, à nouveau.

Article de Saad Moaz paru dans : Inab Baladi 

Traduit de l’arabe par Marianne Babut

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