« Syrie, anatomie d’une révolution » : un livre qui ausculte la situation syrienne

Porter sur la société syrienne le regard d’un anatomiste, voilà le pari que se sont donné les trois chercheurs en sciences politiques Adam Baczko, Gilles Dorronsoro et Arthur Quesnay dans cet ouvrage publié en 2016. S’agit-il dès lors d’une gageure, quand on prend la mesure, comme le reconnaissent les auteurs eux-mêmes, de la difficulté de la recherche de terrain, des limites de leurs données et de la forte « intensité émotionnelle » de l’objet d’étude ? En juin 2016, Le Monde publiait un article décrivant le « désarroi » [1] des chercheurs sur la Syrie ou encore d’autres zones désormais sous contrôle de l’organisation État islamique. Dans ce contexte d’actualité brûlante, le livre Syrie : Anatomie d’une révolution (CNRS-Éditions, 2016) constitue la première étude sur la guerre civile syrienne, menée à partir de 250 entretiens réalisés en Syrie et dans les pays voisins entre 2012 et 2013.

Reconnaître les difficultés de l’analyse

Un premier intérêt de l’ouvrage est de montrer la complexité qu’entraîne simplement une étude de la guerre civile syrienne. Aux biais méthodologiques préexistants à toute approche scientifique, et que le chercheur essaiera, en principe, d’éviter autant que faire se peut, s’ajoutent les difficultés inhérentes à toute situation de conflit armé. Aussi les auteurs posent-ils dès les prémices de l’ouvrage les questionnements soulevés par la particularité de leur sujet d’étude : comment mener une étude dans une situation de conflit armé ? comment juger de la fiabilité des données et des sources ? quel est l’impact de l’engagement politique et moral des auteurs sur la neutralité recherchée de l’analyse ?

Plusieurs limites à l’enquête sont ainsi exposées : prédominance de l’analyse qualitative, données recueillies surtout auprès de populations opposées au régime, sources secondaires pour les informations recueillies sur le régime, périodes de terrain écourtées pour des raisons de sécurité. Des limites qui, certes, ne sauraient être sans conséquences sur la représentativité de l’étude sur le conflit, focalisant davantage l’analyse sur les opposants au régime et les logiques de mobilisation que sur le régime lui-même, ou encore les intervenants extérieurs, tels que l’État islamique, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

Une crise dans la lignée des guerres civiles des xxe et xxie siècles

L’étude s’inscrit dans une recherche plus large menée sur les guerres civiles contemporaines, et souligne le rôle clé des évènements en Syrie dans le bouleversement du « Grand Moyen-Orient » allant du Sahel à l’Afghanistan. Pour interroger les évènements et faits observés, les auteurs puisent régulièrement dans leurs expériences respectives sur d’autres théâtres de guerre (Libye, Afghanistan, Congo, Kurdistan, Irak). Une partie importante de l’ouvrage est d’ailleurs consacrée à l’évaluation des différents types d’analyse avancés par certains chercheurs pour interpréter la genèse et les évolutions de la guerre civile syrienne. Évaluation qui révèle, in fine, une inadéquation des différents schémas d’interprétation par rapport aux spécificités de la situation syrienne, comme l’hypothèse économico-communautaire [2], les théories du choc moral et du choix rationnel, ou encore moins la théorie de la masse critique avancée en 1997 par Timur Kuran pour expliquer les mobilisations en Iran en 1979 et en Allemagne de l’Est en 1989 [3].

Une mobilisation « hautement improbable »

Au contraire, les auteurs montrent que les premières manifestations ayant lieu en Syrie à partir de mars 2011 peuvent davantage être considérées comme « des mobilisations sans mobilisateurs ». À cette époque, alors même que les risques encourus sont très élevés pour quiconque déciderait de protester contre le régime, certains vont néanmoins descendre dans la rue pour dénoncer les tortures infligées aux quinze adolescents arrêtés par les services secrets. Aussi, l’un des apports de l’étude est de rappeler que la mobilisation syrienne est, à ses débuts, apolitique, qu’elle se place davantage dans la lignée des « Printemps arabes » à travers lesquels les opposants au régime ont pu voir une « fenêtre d’opportunité ». Loin d’être le fait d’individus politisés et organisés, les mobilisations de 2011 émergent dans une société aux institutions verrouillées et éliminant par un travail d’infiltration de la vie privée toute velléité de dissidence.

L’autre mérite de l’ouvrage est de souligner les limites de l’argument économico-géographique apporté notamment par Frabrice Balanche [2], selon lequel les manifestations auraient été le fait de personnes appartenant aux franges défavorisées et arabes sunnites. Les auteurs décrivent en effet une réalité plus complexe, expliquant que si les manifestations ont majoritairement lieu dans des quartiers pauvres, c’est en grande partie parce que la présence policière y est moins forte et la configuration urbaine (étroitesse des rues, etc.) plus favorable à la dispersion des manifestants en cas de répression.

Une absence initiale de référence communautaire

La tenue des manifestations dans des quartiers souvent pauvres et périphériques des villes s’explique également par le souhait de nombreux participants de garder l’anonymat, favorisant ainsi des lieux détachés de leur vie quotidienne. Les auteurs décrivent une sociabilité qui se tisse progressivement entre ces personnes ne se connaissant guère au départ, dépassant largement les clivages confessionnels. Parmi les manifestants se trouvent ainsi des Syriens sunnites, kurdes, alaouites. Au fil de discussions en petits groupes, et d’échanges postés sur les réseaux sociaux où l’on vote pour des slogans où résonnent des mots tels que « liberté » ou « dignité », les manifestants développent une « grammaire morale unanimiste ». La mobilisation pacifique qui va durer presque un an se forge ainsi au gré d’un processus délibératif, oscillant entre motivations individuelles et collectives, et puisant abondamment dans les références fournies par les Printemps arabes.

C’est plus tard que le régime va communautariser les protestations en réprimant systématiquement les populations arabes sunnites, puis en manipulant les Kurdes, ou encore les Alaouites, s’inscrivant ainsi dans le sillage de la stratégie de communautarisation menée dès son arrivée au pouvoir à partir de 1963.

Un basculement dans la lutte armée discuté

Face à l’intensité de la répression, le passage à la lutte armée va engendrer de très fortes divisions au sein des insurgés, le débat étant encore « ouvert » à l’été 2013, soit un an après le début du recours aux armes. Si les auteurs parlent d’une approche unanimiste développée par les manifestants aux premiers temps de la révolution, il n’en est rien du recours aux armes qui ne fut guère le fait d’une décision organisée, ni même celle qui émana d’une organisation islamiste.

C’est la violence infligée par le régime dès le début de la mobilisation qui amène les manifestants à prendre les armes, dans un premier temps pour protéger les cortèges. Ces entités basculent ensuite dans la clandestinité pour former des petites structures armées, alors même que l’armée du régime enregistre un nombre croissant de défections (majoritairement du côté des soldats sunnites).

Une rébellion territorialisée et fragmentée

Pour les trois chercheurs, ces deux caractéristiques font la spécificité du conflit syrien. À ses débuts, l’insurrection se concentre dans des zones urbaines populaires, le régime et ses appareils sécuritaires y étant moins présents. A contrario, l’appareil militaire du régime privilégiera délibérément une « Syrie utile », située sur une petite partie du pays et constituée notamment de grands axes routiers.

L’un des intérêts majeurs de cette enquête réside dans le travail d’analyse des tentatives d’organisation existantes au moment de leur étude de terrain, localisées dans des territoires sous contrôle de la rébellion. Loin de l’image chaotique souvent associée à l’idée de guerre civile, les auteurs montrent qu’à partir de la fin de l’année 2011, les insurgés mettent sur pied des systèmes de gouvernance. La population de ces zones insurgées fabrique, avec les moyens dont elle dispose, des mécanismes institutionnels, dans un souci d’assurer une continuité de l’action publique locale. On voit ainsi la création de conseils municipaux, des formes de gestion de l’accès à l’habitat, de gestion des déchets, et même dans certaines zones l’ouverture de tribunaux ! Ces initiatives soulignent l’existence d’un véritable effort de stabilisation par le bas de la révolution. Alep-Est qui fut, de façon dramatique, au cœur de l’actualité il y a quelques mois, a été l’un des bastions de ces efforts déployés, ce qui explique notamment l’acharnement du régime sur cette ville.

Éclatement de l’insurrection et radicalisation idéologique

Le spectre extrêmement hétérogène de l’opposition va dès lors constituer l’une des principales difficultés de coordonner une insurrection cohérente et unie. Face aux groupes éparpillés de rebelles fraîchement débarqués dans l’arène politique, deux entités familières de ces mécanismes et des ressources régionales sur lesquelles elles peuvent prendre appui vont peu à peu s’imposer : le PKK et l’État islamique.

Des logiques de déstabilisation du mouvement menées par le régime expliquent également la fragmentation aggravée de l’insurrection. Parallèlement à la réponse militaro-répressive qu’il apporte aux manifestations, le régime de Bachar el-Assad orchestre un plan de division du mouvement en trois grandes étapes. Après l’offre de concessions socio-économiques aux différentes minorités (chrétiennes, alaouites, kurdes…), il essaye ensuite de présenter le mouvement de protestation comme essentiellement issu des populations sunnites (majoritaires de fait dans le pays), associées directement à la mouvance islamiste. De façon concomitante s’opère une « chiitisation » du régime. Par ailleurs, el-Assad négocie des accords avec le PYD, branche syrienne du PKK lui permettant d’obtenir le contrôle d’enclaves kurdes au nord du pays en échange d’une absence de soutien à l’insurrection, voire parfois de sa répression dans certains territoires concédés par le régime. Pour parachever cette stratégie de déstabilisation, le régime supprime les modérés et libère des prisons des islamistes radicaux, favorisant ainsi clairement radicalisation idéologique de la révolution.

L’importance croissante du religieux

Très vite dans l’évolution de la révolution, les insurgés vont s’emparer des moyens de communication pour pouvoir capter l’attention d’acteurs extérieurs susceptibles de leur accorder une aide. Dans un contexte de militarisation croissante de la lutte, des bureaux des médias voient le jour au sein des unités armées et tentent de construire des discours cohérents autour de ces petites structures en mal de financement et d’approvisionnement en armes. Or, et l’analyse permet d’en souligner l’importance, la non-intervention des forces occidentales va favoriser la construction de discours confortant les pays du Golfe, plus à même d’apporter de l’aide aux insurgés bien conscients du pouvoir de séduction que constitue l’image d’une Syrie post-révolutionnaire fondée sur des principes islamistes radicaux. Pour les auteurs, il est ainsi nécessaire de distinguer la communautarisation du conflit (désignant le clivage chiite en premier lieu), engendrée par des processus complexes à la fois internes et externes, et la fragmentation politique directement imputables à des acteurs transnationaux (PKK, État islamique, Pays du Golfe, Turquie, Russie et Iran).

À mesure que l’insurrection s’enlise, la rhétorique du djihad et l’imaginaire du martyr prennent une place grandissante. Dans un environnement extrêmement brutal, les rebelles trouvent dans ce vocabulaire une forme d’ « apaisement », d’autant plus nécessaire que la diffusion en grande quantité de témoignages filmés exacerbe la violence réelle vécue au quotidien.


Syrie : Anatomie d’une révolution (éditions CNRS, 2016) peut être considérée comme l’analyse d’une révolution brisée. Enquête qui se révèle malgré tout assez complète en dépit des limites imposées par les difficultés du terrain, cet ouvrage offre un regard nécessaire pour comprendre l’évolution de la situation syrienne depuis sa révolution pacifique en mars 2011 jusqu’aux récents évènements aux conséquences multiples à l’échelle régionale et internationale. Outre les différents apports en termes de compréhension de l’étude, ce livre permet au lecteur si éloigné du conflit de prendre la mesure des glissements subtils et complexes de la situation syrienne entre 2011 et 2013, au travers de nombreux portraits qui viennent donner à l’analyse scientifique une véritable réalité de terrain.

Par Charlotte Sabouret
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[1] En Syrie: le désarroi des chercheurs.
[2] Balanche Fabrice, « Géographie de la révolte syrienne », Outre-Terre, 3/2011 (n° 29), p. 437-458.
[3] Kuran Timur, Private Truths, Public Lies: The Social Consequences of Preference Falsification, Cambridge, Harvard University Press, 1997.

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