« Syrie, la révolution orpheline » de Ziad Majed

MAJED, Ziad "Syrie, la révolution orpheline", Sindbad/Actes Sud, coll. L'Orient actuel, 2014

« Syrie, la révolution orpheline »
Sindbad/ Actes Sud, coll. L’Orient actuel, 2014

Dans le contexte national et international actuel de méfiance envers ce que l’on appelle d’ailleurs la « question » syrienne ou la « crise » syrienne, l’ouvrage de Ziad Majed nous rappelle avec simplicité et précision les valeurs qui ont animé cette révolution, la barbarie du régime, ainsi que les stratégies – ou – non stratégies – des différents acteurs impliqués. Ziad Majed est un politologue franco-libanais, fréquemment sollicité ces quatre dernières années pour la pertinence de son analyse de la situation syrienne, mais aussi pour sa maîtrise du paysage politique libanais. Il apporte une relecture des événements « tout public » qui permet d’éclairer une société civile (pas que) française plus souvent encline au message des médias.

Ziad Majed est également professeur des études du Moyen-Orient à l’Université américaine de Paris, ainsi que l’auteur de plusieurs ouvrages sur le système politique libanais et les transitions démocratiques dans le monde arabe.

Dans « Syrie, la révolution orpheline », c’est un souci de clarté et de remise en contexte qui est mis en avant pour nous montrer que le cas de la Syrie n’est pas si compliqué que ça…

L’État de barbarie ou le « royaume du silence »

L’auteur nous rappelle d’abord que la Syrie des Assad n’est pas née en 2011, c’est-à-dire lorsque la plupart d’entre nous l’ont découvert, mais dès le coup d’Etat de 1963 par le parti Baas, puis la mainmise d’Hafez al-Assad en 1970 grâce au « mouvement rectificatif ». Nous assistons dès lors à une cristallisation de la vie politique en Syrie, où une véritable « action sur l’action » est imposée à toute la société : en reprenant les termes de Foucault, l’auteur dénonce la mainmise non seulement sur l’Etat, mais aussi sur la totalité du peuple syrien, son quotidien et ses représentations. En effet, Hafez a domestiqué le temps : le temps des sujets, le temps de l’action politique. Le tyran, appuyé par ses tyranneaux, maîtrise tout, et ce jusque dans « l’éternité », terme constamment invoqué dans la propagande assadienne.

L’auteur précise qu’à l’époque déjà, le clivage communautaire existe mais qu’il reste inopérant. Le système repose alors sur d’autres rouages parmi lesquels on trouve au premier rang les origines rurales semblables, qui développent progressivement un « esprit de vengeance de la ville ». Les Assad s’appuient alors sur une base sociale rurale importante tout en jouant sur l’accentuation du facteur communautaire(1). En résulte ce que l’auteur appelle une volonté de souder la communauté alaouite, qui régit l’Etat telle une «confession politique».

Cette domestication de la société progresse et asphyxie violemment la société civile syrienne. Avec l’arrivée de Bachar al-Assad au pouvoir, des petits pas d’ouverture sont réalisés dans les années 2000-2001, période que l’on a appelé le « Printemps de Damas » – qui a notamment permis la création de 68 clubs ou associations – pour finir par échouer, dans la répression et l’exil. De l’extérieur, le monde et les Assad sont parvenus à réduire la Syrie à sa fonction régionale, donnant l’image d’une « boîte noire »(2) d’où on a été surpris de voir jaillir des citoyens en 2011.

Déséquilibre entre soutien acharné à Bachar al-Assad et hésitation des « Amis de la Syrie »

Le livre est aussi l’occasion de faire un état des lieux clair et informé des enjeux géopolitiques que revêt la situation syrienne. Turquie, Liban, Qatar, Arabie Saoudite, Iran, Russie, … : pas un acteur n’y échappe.

Il démontre que les objectifs du régime sont fixés par la Russie et l’Iran, laissant à Bachar le choix de la méthode employée. Ainsi, les objectifs 2013 ont pu être remplis grâce aux attaques chimiques et au gaz sarin menées par le régime. En face, les soutiens de la révolution dans le camp occidental sont hésitants, paralysés par le « chaos libyen » et l’expérience irakienne… De fait, la révolution syrienne se retrouve « orpheline », titre inspiré d’un article de Farouk Mardam Bey(3).

Pour ce qui est de la critique de l’opposition syrienne, l’argumentaire de l’auteur est sans appel : « une révolution qui fait face à un régime aussi féroce, massivement soutenu par les Russes et les Iraniens, ne peut s’offrir le luxe de choisir ceux qui l’aident en fonction de leurs régimes politiques, surtout quand la communauté internationale n’assume aucune de ses responsabilités ». On a laissé les Syriens qui aspiraient à plus de liberté et de dignité se battre seuls face à une véritable machine de guerre nourrie par deux puissants alliés, le tout encouragé par un attentisme international. Daech veut ceci, Bachar veut cela, Poutine veut, Obama veut… mais où sont les Syriens là-dedans ? « Le peuple veut… »(4).

Les Syriens se redécouvrent eux-mêmes

Ce livre est surtout là pour nous rappeler que la révolution syrienne émane de citoyens, des personnes comme vous et moi, qui se battent jour et nuit – depuis quatre ans ou plus – pour une vie meilleure. En 2011, une grande partie de la société civile syrienne s’est défaite de cette mainmise assadienne et cette découverte – ou redécouverte – d’eux-mêmes est un « acte fondateur pour la construction de la Syrie de demain ! ». Il s’agit d’une révolution populaire qui est d’abord partie des quartiers défavorisés, des banlieues et des campagnes, avec des rassemblements qui ont permis de faire le lien entre les villes encerclées par le régime. Les seuls lieux de rassemblement autorisés au sein de cette dictature étaient les mosquées ou les clubs de foot qui ont donc constitué les premiers foyers de la révolution.

C’est un peuple qui s’est soulevé contre l’humiliation qu’il subit chaque jour et dans les territoires libérés un point d’honneur est mis à la dignité, au respect des droits des individus et à la fin de la corruption(5). Ainsi, les Syriens ont cessé d’être des sujets pour devenir des citoyens : au-delà de l’effroi de la guerre, ils redécouvrent depuis quatre ans la politique en organisant des comités de coordination locaux par exemple.

Ziad Majed souligne surtout la création et le courage qui ont caractérisé les âmes révolutionnaires, en précisant le rôle d’Internet qui a permis de concrétiser de nombreuses initiatives. Aujourd’hui, le terrorisme d’État exercé contre son propre peuple a fait de simples condoléances un véritable acte de résistance. Les sbires du régime ne se contentent pas de tuer, ils « démembrent » : faisant preuve d’une volonté de retirer l’individualité même aux morts, l’État montre là une fois de plus sa barbarie. D’où la persévérance de citoyens syriens pour archiver chaque mort, chaque violation, chaque acte de torture(6). Le régime détruit tout ce qu’il y a d’humain en Syrie, pour ne garder que ses tyranneaux qui lui ont toujours permis de maintenir la chaîne dictatoriale intacte et de domestiquer le peuple.

Voilà dans les grandes lignes ce que l’on retiendra de ce livre qui réveille les consciences en rafraîchissant les esprits critiques. Au lieu de nous demander quel complot se trame, pour qui danse Daech, si Bachar protège les minorités, nous devrions nous rappeler que le plus grand terrorisme est celui exercé par l’État qui s’acharne contre son propre peuple (y compris ses minorités). Au lieu de nous en remettre à l’ONU, aux Etats-Unis ou aux médias, efforçons-nous de soutenir ces citoyens qui mènent, depuis trop longtemps seuls, un combat qui nous concerne tous contre l’humiliation et pour la dignité humaine !

Par Solène Poyraz

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(1) Voir aussi « Syrie : l’Etat de Barbarie », Michel Seurat, Collection Proche Orient, PUF, 2012.
(2) Terme de Yassine Al Haj Saleh, intellectuel syrien dont la réflexion a appuyé la révolution syrienne. Opposant au régime, il a passé 16 ans dans les prisons syriennes. Il est aujourd’hui en Turquie.
(3) Article paru dans Politis à l’occasion du premier anniversaire de la révolution en mars 2012. Farouk Mardam Bey est directeur de la collection Sindbad chez Actes Sud. Il organise, entre autres, les Dimanches de SouriaHouria, abordant des thématiques diverses en rapport avec la révolution syrienne.
(4) « Le peuple veut… » : slogan clamé par les révolutionnaires syriens et plus généralement lors des manifestations qui ont eu lieu lors des « Printemps arabes ». En fonction des revendications, la fin de la phrase est remaniée par les manifestants.
(5) Lire aussi « Je vous écris d’Alep », de Jean-Pierre Filiu, Denoël, 2013.
(6) On peut citer ici Razan Zaitouneh qui avait participé à l’ouverture du Centre de documentation sur les violations et qui a été enlevée en décembre 2013 avec trois de ses collègues.

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