Télégramme : Grozny-Paris-Alep

8 ans et 4 mois que je n’ai pas remis les pieds à Grozny.

Juin 2009. L’espace urbain et mental était saturé de signes d’abondance et d’allégeance. La normalisation et l’effacement.

Les loups, les amazones. Les cicatrices, les fantômes. Les regrets, les remords. Rien  n’était déjà plus perceptible si l’on ne projetait pas son regard au-delà de la façade, si l’on ne sondait pas ce qui persistait dans les regards, les âmes, les foyers.

Février 2016. Je rencontre un Syrien qui habite à deux pas de chez moi. Installé depuis longtemps en France, il a vécu la révolution et la guerre à distance. La conversation se prolonge, sur le fil. « Toi qui connais la Tchétchénie, dis-moi, il parait que le pire vient après la guerre… ? »

Les négociations internationales se sont multipliées, les combats se sont intensifiés. A Alep en particulier. Le monde a fini par s’inquiéter.

Le spectre de Grozny en ruines est réapparu. Mais pas tout de suite, pas déjà. D’abord sont arrivées par les médias et les réseaux sociaux des images d’une ville cernée de nuages noirs.

Mars 2016. Un bruit d’avion me réveille ce matin-là. Sauf que je vis dans un quartier est de Paris, pas dans l’est d’Alep assiégé. Que le ciel n’est pas noir, il est seulement gris. La veille, les gamins n’ont pas joué à brûler des pneus. Encore moins pour empêcher des bombardements. Je peux me rendormir. Compter les moutons ou les morts. Ou écouter les Sex Pistols. Au hasard : « No One is Innocent ».

Pourtant la musique n’efface pas toutes les images et ne couvre pas toujours le bruit du monde.

J’entends encore cette phrase que nous répétions tout haut en classe d’allemand, face à des images en noir et blanc collées dans nos cahiers : « Im Jahre 1945 wurde Dresden bis zu 80% zerstört » [1].  Un exemple pour acquérir les bases de la forme passive, des dates, des pourcentages. Et des notions de l’histoire de ce pays voisin et désormais ami dont nous apprenions la langue.

Je ne me doutais pas que d’autres adolescents, à Grozny ou ailleurs, rêvaient d’aller à l’école et de réciter des formules d’une guerre qu’ils n’avaient pas vécue.

Des années plus tard, je lus que Grozny était la ville la plus bombardée depuis ce qui était arrivé à Dresde.

Je me demande parfois si d’autres générations se souviendront de Dresde. De Guernica. De Grozny. Ou d’Alep.

Octobre 2016. Une agence de presse russe annonce la tenue du prochain forum des forces spéciales de la fédération à Grozny. S’en suit un certain remous hors des cercles officiels : ces vétérans curieux de découvrir la ville pacifiée comptent parmi ceux qui l’ont mise à genoux à peine deux décennies plus tôt. Viendront, viendront pas ? Quoi qu’il arrive à Grozny, d’autres délégations russes – dites diplomatiques cette fois – seront sûrement dépêchées entre temps à des milliers de kilomètres, là où pourrait se décider le sort de la Syrie.

En réponse à cette annonce, une très chère amie de Grozny publie un post sur Facebook. Depuis toutes ces années que nous nous connaissons, c’est la première fois que j’apprends réellement dans quelles circonstances elle a perdu sa mère.

Ill. Miss.Tic ; photo © MR/ Murmure des murs

Ill. Miss Tic ; photo © MR/ Murmure des murs

« Il y a exactement dix-sept ans, l’aviation russe lançait une série d’attaques à la roquette sur un convoi de réfugiés qui fuyaient les bombardements de Grozny en direction de l’Ingouchie. C’est arrivé sur la route principale qui relie Rostov à Bakou près du village d’Achkhoy-Martan. Notre village était situé à cinq kilomètres de la scène. J’ai vu ces oiseaux de la mort comme un zoom, l’un après l’autre, et délibérément jeter des missiles sur des civils. Cette zone était déserte – partout il y avait des champs, et pratiquement nulle part où se cacher. Le sinistre hurlement de l’aéronef bourdonnait à mes oreilles ; il continue depuis ce jour et je le porterai vraisemblablement en moi toute ma vie.

Ma bonne et belle maman a eu la malchance de se trouver dans cet enfer. Elle était en voiture avec deux compagnons de voyage. Une grêle de fragments de missiles explosés à proximité s’est abattue sur la voiture. L’un des éclats a frappé ma mère dans le dos. L’hémorragie était telle qu’elle est morte quelques heures plus tard à l’hôpital du village d’Ourous-Martan. Elle aurait pu être sauvée, mais les médecins n’ont pas eu assez de mains ni d’équipement pour faire face à l’afflux et s’occuper de chacun. L’hôpital était bondé de blessés qui débarquaient de tous les coins de la République. Le désespoir était plus grand que le nombre de victimes.

Aujourd’hui, dix-sept ans plus tard, la politique russe fait revivre les horreurs de la guerre à des enfants et des vieillards syriens. Les images d’Alep sont identiques à celles de Grozny après les bombardements. La Tchétchénie, elle, se prépare pour la réception de ces mêmes agents qui nous tuaient encore il n’y a pas si longtemps. Ils seront bien traités et tout le monde fera comme si c’était ainsi que ce devait être. Comme s’il n’y avait pas eu de morts, pas eu de larmes, pas eu d’atrocités, ni tous ces nettoyeurs bardés de kaki, ni leurs avions, ni l’odeur âcre qui se dégageait des corps roussis de nos mères, nos pères, nos frères, nos sœurs, nos fils, nos sœurs, nos nouveau-nés qui n’ont pas eu la chance de connaître ce monde. »

A quoi bon avoir retranscrit ce témoignage et le partager ? Un manifeste de plus contre la vraie guerre et la fausse paix ? Une bouteille à la mer ?

Peut-être juste un télégramme entre Grozny et Alep qui passerait par Paris. Parce qu’on a parfois le désir de mettre des mots à côté de #SaveAleppo ou #RememberGozny.

Par Camille Leprince

[1] En 1945 Dresde a été détruite jusqu’à 80%.

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