Urbicide !

Homs

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Depuis la destruction du pont suspendu de Deir el-Zor et du minaret de la mosquée al-Omari, une question me hante et me culpabilise : pourquoi une telle douleur face à la destruction de monuments historiques ou d’éléments architecturaux, alors que le conflit a déjà dépassé les centaines de milliers de morts, compte plus de quatre millions de déplacés et que les images de tortures sont d’une barbarie sans nom (que ces crimes soient commis par les forces du régime ou par les groupuscules islamiques) ?

Les photos qui nous parviennent de Homs après son évacuation montrent une horreur indicible, aussi difficile à imaginer que la fin des temps… Les seuls mots qui me viennent à l’esprit sont bibliques : apocalypse, déluge, Gomorrhe… Il semble moralement inacceptable que les images des villes rasées soient aussi insoutenables que celles des petits corps d’enfants tués avec le gaz sarin, car notre humanisme est centré sur la primauté de l’homme mais « il y a dans l’humanité beaucoup plus que  » humanisme  » ne puisse admettre » confirmait Heidegger dans sa critique de l’humanisme.

En réalité, et bien que cela soit moralement inacceptable, un génocide nous touche dans notre humanité, mais comme on est conscient que l’être humain est mortel, fragile et « insoutenablement léger », on est préparé mentalement à appréhender l’homicide. Par contre, l’urbicide ou l’annihilation des villes, des biens matériels, du patrimoine archéologique (…) à grande échelle et d’une manière préméditée et non proportionnelle au conflit en cours, nous amène à méditer sur la continuité de l’espèce et sur notre propre existence, histoire et destinée à tous.

En effet, l’écrivain croate Slaveneka Drakulic affirme dans son essai « Mostar Bridge Elegy », écrit juste après la démolition du Stari Most : « Je vois ma propre mort dans la destruction du pont… Une femme tuée est l’une d’entre nous, mais le pont, c’est nous tous ». C’est dans ce sens-là, que toute attaque contre la civilisation urbaine s’inscrit dans une forme de violence politique qui ne vise pas seulement à éradiquer une personne mais une communauté toute entière avec son histoire et son avenir. L’urbicide, un concept qui se distingue du génocide en tant qu’instrument de violence politique, a réapparu suite au conflit de l’ex-Yougoslavie, quand les villes bosniaques ont été quasiment réduites à néant, assiégées pendant des mois parallèlement au génocide commis contre la population civile.

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De la sorte, l’acharnement contre Homs et les autres villes rebelles, ces immeubles, ces cafés, ces lieux de culte, ou celui en cours contre Alep et son vieux souk, son université, son centre urbain et tout autre espace construit qui constitue un lieu de vie commune ou un espace public, témoigne également de la volonté d’éradiquer la pluralité et les conditions qui permettent l’hétérogénéité. Par la suite comme la politique comprend les relations antagonistes des différences, basées entre autres sur les identités, la destruction des conditions qui permettent le développement de l’hétérogénéité est un moyen d’éliminer le processus politique. Ainsi, l’urbicide est directement lié à l’intention prémédité, illégitime et violente de nier et éliminer tout processus politique.

C’est une politique d’exclusion poussée à l’extrême ou la ville et les espaces communs sont partagés, fragmentés en enclaves mutuellement exclusives, conflictuelles et dont l’une ne survit que si l’autre est éradiquée. Par conséquent, les ruines assurent que pour le régime, toute possibilité de vie en commun et de différences ne sont plus imaginables ou possibles. A l’approche des élections présidentielles, la stratégie d’exclusion, d’élimination de toute différence et de toute volonté de changement par la violence politique dans toutes ses dimensions, semble avoir pris le dessus.

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Pour revenir à notre question, et à cette souffrance inexpliquée et refoulée qui atteint toute personne qui voit sa ville anéantie et déracinée, elle est certainement due à ce verrouillage du politique, et l’anéantissement de tout espoir de changement qui accompagne le massacre urbain synonyme de violence et d’accomplissement de la suprématie militaire du régime.
Quant à ceux et celles qui ont survécu à l’exil, au génocide et à l’annihilation de leurs villes, il leur faudra des années de deuil et de déchirement pour éliminer ou réajuster la carte gravée dans leur mémoire à la réalité de la nouvelle géographie imposée par le régime. Pour ce qui est du retour de la justice et de la paix, cela reste malheureusement improbable à court et à moyen terme.

Par Rania Shayeb-Ghanem

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